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sandra hinège

très heureuse d’accueillir Ruelles chez moi dans le cadre des vases communicants de mai, le texte est beau, voyez plutôt :

Route

Je n’ai pas mesuré la force du vent de ces derniers jours, ni à quel point il pouvait causer de ravages, et si je n’avais pas moi-même au bout d’un moment tourné la tête et observé de mes propres yeux les toits, les maisons, les murs, les remparts écroulés, les fenêtres envolées, les voitures retournées, j’aurais tout naturellement continué mes allées et venues en pestant comme je le fais habituellement contre les caprices du temps, été comme hiver d’ailleurs, j’aurais regardé ce vent et ses ravages de la même façon que je regarde le ciel, le soleil, les nuages et tout ce qui m’entoure et constituent depuis toujours le cadre familier de mes allées et venues, c’est-à-dire sans les regarder complètement ou pour ainsi dire frontalement mais en sachant néanmoins qu’ils sont là, ayant quotidiennement les yeux remplis de ce ciel, de ces nuages et de toutes ces choses qui font partie intégrante de mon environnement sans avoir besoin de les détailler.

Le fait est que je n’ai pas saisi tout de suite, parmi toutes ces choses qui m’avaient ainsi échappé ces derniers temps, que quelque chose de plus s’était dérobé à moi, que quelque chose de plus proche s’était évaporé aussi, quelque chose apparemment plus proche que tout ce qui se trouvait actuellement autour de moi et que je voyais se démembrer, se liquéfier, et tout en continuant de marcher ainsi j’avais la forte impression en regardant ce goudron déchaussé du sol ainsi que tous ces murs et ces maisons désormais en pièces détachées, que quelque chose qui faisait partie de moi aussi avait fichu le camp, s’était évaporé au moment de cette foutue tempête. Et ce quelque chose avait beau être parfaitement insignifiant, par le simple fait qu’il ne m’empêchait nullement de marcher par exemple, alors que, me disant cela, je continuais tant bien que mal ma route selon mon trajet habituel, je me sentais soudain comme dépouillé ou dégarni de quelque chose qui n’avait peut-être aucune signification mais qui me mettait maintenant un peu mal à l’aise tandis que j’avançais sur cette route qui n’en était plus une à proprement parler mais que je continuais néanmoins à emprunter de la même façon que je l’avais toujours fait depuis très longtemps, par une espèce d’habitude.

Ce faisant, sans même m’en apercevoir j’avais naturellement adopté un rythme de marche plus soutenu, presque pour ainsi dire un pas de course sur cette route défigurée désormais par la tempête mais que je connaissais néanmoins par cœur pour l’avoir parcourue des dizaines et des dizaines de fois dans les deux sens, et tout en réfléchissant je me disais soudain en moi-même que ce quelque chose de proche qui avait disparu devait être tout aussi insignifiant qu’un chapeau, et au moment même où je me disais cela je remarquai justement que mon chapeau n’était plus sur ma tête, alors que d’ordinaire je ne me déplaçais jamais sans l’avoir posé préalablement au-dessus de mon crâne, par une sorte d’habitude ou de superstition qui me faisait toujours sortir couvert quoi qu’il arrive.

Dès lors tout en accélérant le pas, je n’arrivais pas à me détacher de l’idée que j’avais perdu mon chapeau, ni par-dessus tout à comprendre comment il avait pu s’échapper ainsi de ma tête sans que je m’en aperçoive le moins du monde, car à aucun moment tandis que je marchais sur cette route inondée de débris divers je ne l’avais senti quitter ma tête ni encore moins vu tomber ou s’envoler.

M’efforçant tant bien que mal de tenir mon rythme, je me disais à présent que ce après quoi je courais depuis tout à l’heure était mon chapeau, alors même que je ne l’avais pas vu tomber de mon crâne et que je ne le voyais d’ailleurs nulle part sur cette route qui n’était plus qu’un amas de ruines diverses, un magma de goudron et de béton causé par la tempête.

Et tout en réfléchissant à ce qui m’avait entièrement échappé ces derniers jours, tandis que je marchais ou plutôt pataugeais, de plus en plus difficilement du reste, n’arrivant plus à courir sur cette route qui n’en était plus une maintenant qu’elle était immergée par les eaux, j’avais beau porter désormais la plus grande attention à tout ce qui m’entourait, je ne parvenais pas à distinguer le moindre couvre-chef.

Regardant à présent la mer qui s’étendait de tous côtés, j’en arrivais ainsi à la conclusion qu’il n’y avait sans doute plus grand chose à faire pour mon chapeau étant donné que je ne le voyais nulle part ni sur cette route submergée ni autour, et je me disais au même moment que je n’y tenais peut-être pas tant que ça, finalement, à ce chapeau.

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vendredi 26 novembre 2010, par Juliette Mézenc

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