mot maquis

 

Accueil > chantiers > Thomas J. Newton, homme sauvage invité

Thomas J. Newton, homme sauvage invité

TOUT à TRAC

L’autre jour, j’étais installé dans un café, sur la banquette confortable située contre le mur, un endroit discret, où j’ai mes habitudes, avec des cloisons à mi-hauteur entre les tables, qui permettent d’assurer une relative intimité. Il faisait un peu trop frais pour rester en terrasse, malgré le soleil d’automne. Quelques tables étaient occupées, un écran géant montrait les images d’un tournoi de rugby, et, sur un autre écran, une chaîne musicale diffusait des clips de pop planétaire. Une intimité très relative, en fait.
D’autant plus qu’à ce moment-là, une fille a poussé la porte du café et a traversé la salle à grandes enjambées, elle a jeté un regard circulaire puis a fait un demi-tour sur elle-même. J’ai reconnu Juliette, une fille un peu bizarre, je me suis alors tassé sur la banquette ; elle m’a vu, elle s’est approchée et s’est assise face à moi, avec beaucoup de détermination.
Elle a posé son sac à main sur la chaise, un sac à main en coton, avec des motifs ethniques, puis, de but en blanc, elle m’a demandé si je me souvenais de l’endroit où j’avais créé ou écrit quelque chose pour la première fois, un objet, ou le début d’un journal intime par exemple, il s’agissait selon elle d’interroger les condition de la création, en quoi et comment les conditions matérielles façonnent l’écriture, les interstices du temps sont-ils mis à profit pour écrire, qu’est-ce qui nous empêche, que faut-il profaner pour se réapproprier sa propre voix ? Elle a pris un dictaphone dans son sac et l’a dirigé vers moi, en actionnant la fonction enregistrer.
Juliette venait de s’installer dans la région, avant elle vivait dans une petite ville au bord de la Méditerranée, sur le port, tout près du brise-lames, le lieu des naufragés, disait-elle, un endroit où elle allait contempler la mer, pendant des heures, le dos en appui contre la digue. Elle avait la nostalgie de ce brise-lames, elle m’en parlait à chacune de nos rencontres, c’était pour elle un déchirement d’en être séparée, semblable à celui d’une rupture amoureuse.
Un peu surpris par le changement de sujet, je m’apprêtais une nouvelle fois à l’écouter évoquer l’exil et sa passion malheureuse pour son brise-lames, je lui ai dit, tu sais Juliette, pour moi tout ça n’est pas très clair, enfin, cette histoire de lieu de création, c’est peut-être à un créateur que tu devrais poser la question, même si j’ai dessiné comme tous les enfants, je suppose, et griffonné quelques lignes, je n’ai pas du tout le sentiment d’être un artiste, vois-tu, des artistes il y en a à la pelle, même dans une petite ville comme la nôtre ; tu mets une affiche à la médiathèque et tu auras des tas de cobayes, tu verras, elle insistait, non, justement, ce sont les pratiques ordinaires qui m’intéressent, je suis en train d’élaborer une théorie qui s’intitule « nous sommes tous des presqu’îles » (Bon, voilà autre chose, ai-je pensé)et il me faut des témoignages de types dans ton genre, (Qu’est-ce qu’elle entend par les types dans mon genre, ai-je pensé) vas-y, parles, dis tout ce qui te passes par la tête.
Vraiment…si tu y tiens …j’ai répondu, en regardant clignoter la petite lumière rouge du dictaphone, au reste, je ne me souviens pas précisément du lieu où j’ai écrit un premier texte. Peut-être une ou deux chansons, et un poème, à l’époque de l’école primaire. Pour moi, les souvenirs de lecture sont plus vifs, à vrai dire, tout se mélange. Tout ce que je peux te dire, c’est que j’ai grandi à la cambrousse, dans une maison isolée perchée en haut d’une colline.
En définitive, lire, écrire, fabriquer des objets, peindre et dessiner, marcher dans les bois, s’ennuyer, détester l’école, traverser la maison à fond la caisse sur une petite voiture, comme Danny dans les couloirs de l’hôtel Overlook, tu te souviens, dans Shining ? tout cela, Juliette, c’est selon moi la créativité confuse de l’enfance, et ça ne mène pas loin, et je ne sais pas si ça a un rapport avec les presqu’îles, parce que j’ignore quelle idée a germé dans ta tête, mais quoiqu’il en soit, pour ce qui me concerne, tout cela est indissociable de ces premières années où j’ai été, comme on dit et comme tout un chacun, jeté dans l’existence, les premières années et leur cortège de sensations brutes et d’inquiétantes étrangetés, et le long parcours pour apprendre à nommer les choses, les recouvrir d’un fragile vernis de paroles. Après la sidération de l’enfance, et juste avant la dernière ligne droite, celle qui précède le verdict, apprendre enfin à brasser du vent et des mots, et devenir comme tout un chacun un moulin à paroles, voilà le sillon que j’ai le sentiment d’avoir suivi.
La première tentative d’écriture un peu fournie, puisque tu tiens à le savoir, viendra plus tard, vers vingt ans. Un cahier vert à couverture rigide, une sorte de journal de voyage, rédigé en partie au bord d’une plage de l’océan indien, à la terrasse d’un café, le « Five August bar ». J’avais demandé au patron, Pourquoi ce nom ? - parce que j’ai ouvert un cinq août -, c’était un type rondouillard et jovial, à la peau sombre, qui marchait nonchalamment, pieds nus sur le sable, lui au moins, vois-tu, il ne cherchait pas midi à quatorze heures.
Sur cette plage et dans la maison que je louais, à l’orée du passage à l’âge adulte, j’ai lu Les Possédés, ai-je dit à Juliette, en guise de viatique, un premier choc littéraire. Tu te souviens, à la fin du roman, la confession de Stavroguine ? :
Je puis encore vouloir faire le bien et j’en éprouve du plaisir ; à côté de cela je veux aussi le mal et j’en éprouve aussi du plaisir. Mais l’un et l’autre sentiment (…) sont toujours trop superficiels, (…) ils ne peuvent me guider.
Sur une poutre, on peut traverser une rivière, on ne le peut sur un copeau.
Pfffff a fait Juliette, Dostoïevski et les charbons ardents du regard de ses héroïnes, moi ça fait longtemps que ça m’a passé
J’ai poursuivi… un passage à l’âge adulte compromis par un livre démesuré, peuplé certes d’héroïnes aux yeux de braise, et de personnages hantés par des idées, de celles et ceux qu’on ne rencontre pas, ou rarement, dans la vie réelle, et c’est bien dommage et ça ne donne pas franchement envie de grandir, les vrais gens. C’était un temps d’oisiveté, et plus oisif que le crapaud, je me suis abîmé dans les six cent pages du roman ; j’avais horreur de tous les métiers, et cette dernière phrase m’a longtemps hanté, Sur une poutre on peut traverser une rivière, on ne le peut sur un copeau, qu’est-ce que je peux faire ?
Note bien, j’imaginais éventuellement une carrière d’aventurier ou d’explorateur, mais j’ignorais en quoi ça consistait réellement, le métier d’aventurier, d’autant plus que pour être aventurier, il fallait tout de même être débrouillard ce qui était loin d’être mon cas ; certains, parmi ceux que j’avais croisés l’étaient, assurément, pour autant, va comprendre, ils n’avaient pas inventé l’eau chaude et leurs histoires étaient plutôt barbantes.
Et plus de trente ans après, j’exerce un métier improbable et je cultive toujours une oisiveté coupable et j’ai toujours près de moi ce vieil exemplaire des Possédés, avec sa couverture qui imite le papier kraft, sur laquelle deux trous déchirés permettent de voir les visages de Stavroguine et de Chatov, sur fond noir.
Et quelques décennies plus tard, Juliette, il ne s’est rien passé, ou presque, sinon la persistance d’un goût pour les histoires où l’on croise des fous, des femmes fatales et des idiots.
Enfant, je me vois allongé, en appui sur un oreiller contre le cadre métallique du lit, dans la grande chambre d’une maison de campagne dont la fenêtre donne sur le jardin, avec, vers l’est, la vue sur les collines. Une de ces grandes maisons de campagne froides, impossibles à chauffer, hormis le périmètre restreint autour de la cheminée. J’avais écrit une première chanson, puis une seconde, je les rangeais dans le tiroir de la table de nuit, des textes probablement ridicules et je n’en garde aucun souvenir, mais parlons d’autre chose.
Dans l’angle d’une autre pièce, il me semble qu’elle était vide, il y avait un petit placard encastré dans le mur, sombre et profond ; aujourd’hui, en ouvrant par la pensée la porte de ce placard, une odeur de bois et de poussière ressurgit. Au fond de ce placard, une bande dessinée et un gros livre. Je me souviens très précisément qu’il y avait une sorte de lien essentiel et secret entre moi et ces deux objets, déposés dans ce réduit et soustraits aux regards.
La bande dessinée : sur la première image ; on voit un dessin de la pampa, avec un commentaire : « Rien ne vient troubler le silence de la pampa argentine ».
Deuxième image, avec le même paysage, un autre commentaire mentionne :
« Rien ne vient troubler le silence de la pampa, enfin, presque ».
Puis l’on voit un personnage qui s’esclaffe, secoué par un fou-rire, seul au milieu de cette immensité, ensuite les aventures du héros commencent.
A mon avis, Juliette, et puisque tu t’intéresses aux commencements, cela pourrait-être un début idéal, pour beaucoup d’histoires :
« Il ne se passe rien. Enfin presque »
Le gros livre, ce sont les aventures de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, les bateaux à aubes sur le Mississipi ; et toutes ces histoires qui donnent aux enfants l’envie de fabriquer des radeaux pour naviguer sur les ruisseaux de la campagne alentour, par les journées chaudes de l’été.
Quand j’y pense, je me dis que ce placard a été une sorte de boîte de Pandore, ou bien l’équivalent de la chambre 237 de l’hôtel Overlook, toujours Shining, libérant une fois ouvert tous les maléfices de la littérature, laquelle ne sert à rien, ne guérit de rien, et vous isole des autres, une île plus qu’une presqu’île, si tu veux mon sentiment.
D’autant plus qu’à cette époque, un peu avant le collège, je suis resté cloué au lit pendant quelques mois, à la suite d’un accident. La lecture, les rêves plus ou moins éveillés, la réalité, tout cela glissait en fondu enchaîné.
C’est à ce moment que j’ai commencé à sérieusement dérailler, je suppose, à confondre l’imaginaire et la réalité. Encore que, à bien y réfléchir, cet état n’a rien d’original, il suffit de regarder un peu autour de soi pour comprendre que la plupart des gens confondent l’imaginaire et la réalité, on pourrait même affirmer que la réalité n’a jamais intéressé personne.
Pendant l’été, par les fenêtres ouvertes, j’entendais les jeux des enfants, et les conversations des adultes qui venaient rendre visite à mes parents. Il y a un proverbe romain qui dit, « De la chair oppressée doit sourdre l’esprit ». Hormis l’énigme et l’intensité de mes échappées oniriques, et le bénéfice que j’en retirais, dont, je le précise, je perçois encore aujourd’hui les dividendes - c’est un peu le sens que je donne à ce proverbe romain - il y avait également une souffrance liée à l’immobilité, avec le désir fou et contrarié de la dépense physique. Tel le déferlement des eaux d’un barrage qui aurait brusquement cédé, je crois que c’est ce moment contraint qui est à l’origine de l’avidité ultérieure envers les choses du corps et de l’esprit, pour m’exprimer de façon très générale, et de la défiance envers toutes les forces, et elles sont légion, qui veulent les entraver. Et le début d’une tension entre ces deux modalités d’existence, les parts respectivement dévolues au corps et à l’esprit.
Donc, des chansons et des poèmes pour les souvenirs les plus lointains. Au collège, ça se précise. Il y a eu une période pendant laquelle j’ai connu une certaine notoriété auprès de mes camarades, en réécrivant les paroles des chansons à succès du moment, genre Johnny Hallyday et autres tubes de l’été. Le principe était d’écrire des paroles qui mettaient en scène certains professeurs du collège dans des situations scabreuses, avec le vocabulaire le plus obscène possible. J’ai découvert l’intérêt des balades au fil des pages du dictionnaire. Avec un ami d’origine malgache, aussi fantaisiste qu’indiscipliné, nous séchions parfois les cours, et allions nous réfugier dans une cabane sommairement aménagée sur le haut d’un talus, à trois cent mètres du collège, et nous chantions à tue-tête mes premiers textes.
J’ai gardé longtemps le goût des cabanes et des obscénités.
Un jour, nous avons vu passer Mlle B, notre professeur de lettres, une vieille fille, comme on disait en ce temps-là, et l’une des victimes privilégiée de ma verve potache ; elle faisait une promenade bucolique entre deux cours ; observant la nature d’un air inspiré, elle descendait le sentier vers le lac ; nous avons retenu notre souffle, les yeux fixés sur son crâne, depuis notre promontoire. Elle ne nous a pas vus, ou du moins a-telle-eu l’élégance de faire comme si elle ne nous avait ni vus ni entendus, ou, plus simplement, elle n’a pas eu envie de se compliquer la vie pour deux morveux.
Bien avant le collège, vers Noël, je me souviens avoir fabriqué une sorte de lanterne magique, avec un cube en carton, à peine un peu plus grand qu’une boîte de chaussures, et des feuilles de papier cristal jaunes et vertes fixées sur le cadre, et, à l’intérieur, des personnages et des décors découpés, une lampe éclairait la scène. Les magasins ne regorgeaient pas encore de jouets, il faisait froid mais ce n’était tout de même pas l’hiver 54, ni les bidonvilles et les enfants qui jouent avec les boîtes de sardine ; c’était un peu plus tard, les années soixante, on s’en fout, d’ailleurs, des années, si tu veux mon avis, Juliette, et puis on n’habitait pas non plus la banlieue, non, on vivait à la campagne, à l’écart du village, pas très loin de l’océan, que je n’avais encore jamais vu, ni de la montagne ; à cette période, personne n’avait l’idée d’aller voir l’océan ou la montagne.
Plus tard, on m’a offert un kaléidoscope. Puis, pendant l’adolescence, il y a eu les ampoules rouges qui remplaçaient les ampoules blanches, pour créer une ambiance intime à l’occasion des fêtes dans le garage des parents des uns ou des autres. Plus tard encore, l’ampoule rouge du laboratoire de développement des photos argentiques. Se remémorer, une déambulation dans un passage obscur zébré de lueurs. Se laisser aller aux réminiscences et glisser des négatifs au hasard dans l’agrandisseur mental et voir l’image apparaître ensuite à l’instar du papier immergé dans le révélateur.
Mais tout de même, avant les chansons, avant la lecture, avant le bricolage, le premier souvenir, dans la maison où j’ai grandi, ce sont des rangées de livres posés sur des étagères poussiéreuses, livres pour enfants, livres pour adultes.
Les couvertures rigides des livres de la bibliothèque verte, illustrées d’aquarelles délavées, une maison dans les bois, en forêt de Sologne, des personnages à la recherche d’un sentier perdu et du domaine sans nom. Et tous les pays de l’écriture, Le pays où l’on n’arrive jamais, Pays de neige.
Je me souviens de la couverture de L’éternel mari, des silhouettes noires longilignes sur un fond rouge, des canons et des chevaux sous la neige pour Guerre et Paix, et des romans aujourd’hui oubliés, La neige en deuil, L’espagnol.
Dans cette esquisse de remémoration, je m’aperçois que ce parcours de la lecture et de l’écriture se compose de strates infimes, de sédiments accumulés, il n’y a pas de fil rouge mais une multitude d’invisibles connexions qui se créent, se rajoutent, au gré de leur croissance, ou encore, des arborescences à la façon d’un récif de corail. Des sédiments qui enserrent la neige, les bois noirs, toutes les mares au diable, et la ronde fantomatique des personnages. Dans un train, au crépuscule, je lis Au château d’Argol, les premières phrases, et la gorge se serre, le paysage monotone de la forêt de pins défile à travers la fenêtre ; par intermittence, la vitre réfléchit le visage évanescent d’une inconnue qui voyage dans le même wagon. Les reflets, la neige, les villes, les trains, les ports, les bateaux, le noir, le blanc, les lanternes magiques, les couleurs, les non-dits. Les lieux où on lit les histoires, les lieux où se déroulent les histoires, les lieux où on se raconte des histoires et où on commence à les écrire, et la mémoire de toutes ces histoires qui virevolte comme des flocons de pollen sous l’effet du vent, en fait, un archipel plus qu’une presqu’île, voilà, Juliette, tout à trac, les premiers souvenirs qui me reviennent.

. . . . . . .

Thomas J. Newton, 5 décembre 2015
___________________

lundi 21 décembre 2015, par Juliette Mézenc

Licence Creative Commons
les images et les oeuvres numériques du site sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
ISSN 2428-6117
.