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atelier collectif DUAAE

A l’origine de cet atelier d’écriture : le désir de mettre sur la table de travail collective les préoccupations qui ont été les miennes ces dernières années pendant l’écriture de la série Laissez-passer dont j’ai mis quelques épisodes en ligne ici et qui est paru en octobre dernier aux Editions de l’Attente.
Au tout début je m’étais même dit que j’allais livrer aux participants mes notes en vrac et puis rapidement j’ai compris que ces notes étaient vraiment trop en vrac et vraiment trop précises aussi, qu’elles étaient comme trop marquées, déjà, trop orientées pour laisser la place à d’autres. Ces autres, ce sont les stagiaires du DUAAE (diplôme universitaire d’animateur d’ateliers d’écriture). Avec eux, j’aime faire des expériences, me lancer sans filet, et faire en sorte que la porte communicante entre l’atelier perso et l’atelier collectif soit largement ouverte, que le processus de création de la proposition d’écriture soit questionné pendant l’atelier même. Après tout ils sont là, en atelier collectif, pour écrire mais aussi pour s’interroger sur leur pratique d’animateur. Les ateliers d’écriture que je donne au DU sont donc un peu particuliers même si les participants ont par ailleurs des cours spécifiques qui questionnent les ateliers et leurs pratiques.

Je leur ai donc parlé de mes sources, de ce qui avait été à la source de cette série : le passage de frontières, en insistant sur "passage"... ou comment opérer des trouées, des brèches, dans les frontières, mot pris et retourné, dans tous les sens, mot décliné, frontière-peau, frontière géopolitique, frontière atmosphérique etc.

Il devait y avoir dans le texte une adresse aussi, un "je" qui s’adresse à un "tu". Un "je" multiple dans Laissez-passer, plus ou moins étranger, toujours un peu ailleurs.

Il s’agissait par ailleurs de faire l’expérience de la réécriture et de la commande puisque nous avons échangé sur chacun de ces textes avant de les mettre en ligne sur Mot Maquis, qui a reçu l’an dernier un numéro ISSN. J’ai donc pu leur proposer une publication en revue. Nous avons aussi parlé de ça, de ce que la perspective de publier fait à l’écriture.

Je suis donc très heureuse de vous proposer ces textes sur Mot Maquis.

Très bonnes lectures à tous.


Aux Bornes du Jour

Vite, vite
il n’y a pas de borne
mais il y en a quand même

Tout pointe vers l’après
tout

Suis-je bord-né
peut être

Mais il faut bien un peut être au départ

Là le soleil va se coucher

Départ

Courir
courir
pour pas couler
Courir après quoi

Après ces parcelles de parcelles
de parcelles de parcelles
d’espaces
Qui se parsèment en parcelles
et filent

Non
Elles restent

Je file

Mais les rayons filent aussi

le dernier rose
signe

Bornes du jour
je suis aux bornes du jour

Et les bornes se lèvent
s’installent

Je descends les marches deux par deux
Rien n’y fait

Voir ces bornes se lever
ne pas se les prendre sur la tête

Oooh bornes du jour

Aux bornes du jour
il y a des croisements
il y a des croix qui s’érigent
et des
qui portent ces croisements

Rapidement
dans des affaires
dans des cartables des valises
des courses
eux aussi ils font des courses

Tout le monde fait des courses
Tout le monde court
car tout est trop court
Trop courte est cette rue
trop courte cette perspective

trop court ce chant de vision
pour voir toute la vie

Alors on court
Ils partent
dans des voitures
dans des chaussures
Hein

Sur ce sol dur on court
Il faut attraper
rattraper
ces restes du tout dans l’instant
ces gestes du jour avant la nuit

Ce dernier feu ce dernier feu rouge
avant le passage.

Ça y est le pont
Le pont fait l’écart
il enjambe le temps.

Il faut encore le trouver le temps
Il faut le passer
pour que le passé
reste
et que le passage
soit

Je vois en haut là haut
la perspective
ces pics élancés

Objectif
pourquoi là haut
Là haut n’est pas loin de là bas
mais là haut se voit
il est juste là
à portée de mains
apporté de demain.

Aux bornes du passage

je longe les murs
l’architecture me traverse
je ne peux en faire autant

Alors j’allonge
j’allonge mes pas
je longe
je longe les vies
je longe les vitres
je longe les vitraux
Je ne longe pas assez
je longe trop

La vitesse s’empare de l’élan
chaque orteil grésille le pavé d’après
il veut s’en emparer
puis le délaisser aussi vite
futilement
léger

Sonne tout sonne
on veut tous assister au concert
alors on patiente
on attend on marche
on presse
Dans tous les cas
on fait en sorte d’être prêt

Ça y est la montée est là
l’étape vers là haut

Des marches des murs de marches
des marches le long des murs

Et aucun contrôle visible
à part les murs
ils encerclent l’entreprise
nous sommes pris entre

Deux par deux
deux par deux
en hommage à demain

Et on souffle

Et l’odeur du souffre du jour
qui se couche
sur nos couches de peaux
déjà aptes à recevoir la nuit

Barrières barrières
pourquoi nous regarder vous

Les barrières rassemblent les trajets.

Presse presse
le tout presse la partie

Ça y est les lampadaires sur le sol
Et l’air
qui apprend à vivre l’absence du soleil
à se suffire
Mais l’homme lui
dépasse les bornes

Les obstacles sont des rythmes
contradictoires

Il faut suivre la dictée quand on veut écrire plus vite
il n’y a plus de mots alors
il faut fouiller fouiller
fouiller dans le souffle
fouiller dans l’après

fouiller seul
fouiller ensemble
derrière les bornes

au bord des bornes il y a ce léger souffle

Les mots sont du vent
et pourtant
ils soufflent

Ils soufflent et nous
de travers
à travers
entre les bords
entre les bornes
nous attendons
de traverser l’amer

Et la glissade empêche
et les pécheurs empêchent
les lignes
les transactions
les intérêts
la décrépitude des murs
Hein

L’écho de la fuite dans la stabilité de l’enclos
qui nous clôture sur nous même

alors on fouille
on fouille

Mais le ciel s’empare de la fouille

Tout est une question de concert
Finalement
après la pente
il y a encore la pente
puis après la pente
il y a l’attente

Et l’attente on le sait
on le sait
c’est un abri temporaire

Alors on la monte on la démonte
on y dort
on la montre
et
quand on se réveille
on regarde la montre.
Et l’aiguille monte monte puis redescend.

Airs improvisés aux bornes du jours, itinéraire de Croix-rousse à Fourvière, Justin Follenfant, Lyon 2017.


Je, vidéo
Mi-temps
Je suis vous
Enfin
Pas tout à fait
Un je de simulation
Un je de rôle
Votre probable plus que votre semblable
J’évolue au gré des jeux
Au gré des matches et de vous
Comme vous, je vis des hauts et je vis des bas
Au rythme des saisons,je vous suis plus que je ne suis vous
Je ne sais si je vous importe
Vous m’importez. Vous m’exportez
Jeux sans frontières. Le mercato est votre immigration
Vous jouez de moi, avec moi
Vous m’adorez

Jamais nous n’échouons.

Jamais

nous

Jam

Bug

Mi-temps
Migrant
Tu, vidéo


Tu vis des bas, surtout
Pauvre avatar
Je ne suis pas toi
Pauvre bâtard
Tu n’es rien
Je suis. Tu fuis
Tu cours tu cours tu cours
Sans but
Tu esquives les balles
Tu tombes, souvent
Tu cherches, tu cries
Tu chantes ton hymne
« Allons enfants de l’apatriii-hhhiiiiiiiii-deeeuuu »
Hideux, oui
Tu ne ris pas
Tu pleures
Tu échoues
Toujours
Loin de tout
Ou à quelques mètres des plages

Jamais nous n’échouons
Jamais, à quelques mètres des cages
Pas de limites, ou presque
Nous nous jouons des lignes adverses
Pas de hors je
Vous me malaxez sans malaise
Me chouchoutez
Je de confort
Je suis riche de vous, je m’affiche, je m’en fiche
Je ne suis que jeu
Vous m’entraînez
Presque malgré moi
Parfois je suis une équipe, parfois je suis un pays
Balle au pied, je suis le meilleur

Tu esquives les balles

Je suis vous, bien sûr
Pas d’antijeu
Vous aimez mon sens de l’offensive
« Allons offensants de la patriiiiiii-ii-eee »
Je rigole. Je suis un avatar bavard

Tu ne ris pas
Tu pleures

Un joueur dans vos mains
J’attaque
Je tire
J’attaque attaque attaque
Je tire

Tu cours tu cours tu cours

Surface de réparation
Je tire au but.

Vous, souvent, au flanc

Mais vous tenez les manettes

J’ai un but grâce à vous Sans but
Vous êtes mon manager, mon directeur de jeu
Meneur de Je
Entre nous se construisent petits et grands ponts
Ne se construisent pas vraiment

Tu échoues

Se brisent à notre seule barrière.

A quelques mètres des plages

Notre seul écran
Ecran total : surface de séparation
Je vis, Tu meurs
Jeu virtuel Tueurs bien réels

Bouton off
Diverti, amusé
Vous rangez
Football Manager dans sa boite

Etranger
Le serious game, vous ne l’avez pas encore déballé

Olivier Quelier


SANG FRONTIERE

Le sang frontière coule dans mes veines.
Affranchi du temps et des espaces, mais pas de la bêtise humaine.
Derrière le rideau de fer, sur le quai les chiens aux dents pointues, leurs maîtres avec fusils.
Dans la campagne berlinoise, un mur blanc et derrière, un soldat et son arme pointée.

Mes quinze ans choqués
Mon sang glacé
En apnée
Je traverse le monde des autres.

Le sang frontière coule dans mes veines.
Affranchi du temps et des espaces, et non de l’horreur.
De campement en campement, autour du feu de bois, avec ta guitare, tu grattais les cordes, toi le gitan. Ils t’ont étranglé avec pour que tu cesses de chanter la liberté
et d’aller où bon te semblait.

Le sang frontière coule dans mes veines.
Affranchi du temps et des espaces, mais pas de la connerie.
En un fragment de seconde, ils t’ont arrachée aux tiens, à ta Pologne natale.
Pour toute une vie. Sans ticket retour. Après la guerre, l’exil.
A la douane, juste ton amour à déclarer…
et rien qu’un bout de papier scruté, usé et tout frotté.
Le sang frontière coule dans mes veines.
Affranchi du temps et des espaces, et non de l’incompréhension.
A Calais ou à Lampedusa,
dans vos couvertures de survie,
dans l’attente d’une autre vie.
Les regards des autres, de haine ou de pitié, pire, d’indifférence, blessent les cœurs.

Mes cinquante ans troublés
Mon sang retourné
Et toujours en apnée.
Je porte vos mémoires.

De Cracovie à Dachau,
en passant par la Syrie,
je garde la trace de vos pas.
De Paris aux steppes de Mongolie,
sur les chemins d’Espagne,
sur les sentiers montagneux …
partout où je passe,
je porte vos espoirs.

Le sans-frontière coule dans mes veines.
Sur la carte IGN une goutte de paix
s’est distillée.
Toutes les lignes se sont effacées.
Plus de bornes, plus de barbelés,
juste une cordée de mains solidaires.

Cécile Luquet
Montpellier, 22 février 2017


Dans frontière il y avait FRONT, ligne imaginaire bien imaginée -ou moins bien- mais pas par moi.
Je n’étais pas né.
Nous sommes en guerre depuis toujours. En guerre contre l’autre côté. Contre le bruit, l’odeur, les racailles, les capuches et les sans-dents. On ne regarde jamais de l’autre côté.
Moi, tout petit et bien à l’abri de ton ombre paternelle, je me nationalise. Ton œil protecteur et unique m’accompagne et me préserve. Me conserve.
Attention à ne pas dépasser la ligne. Les lignes pleines des traces de victoires, de défaites, de douleurs, de souvenirs-cicatrices.
Dans frontière, il y a aussi le fer, un regard dur et froid, des paupières métalliques, rabattues sans fenêtre sans issue. Qui grandissent avec moi, juste en dessous de mon front national.
Dans frontière il y a net. Propre. Frontière-karsher pour l’indésiré.
Rejet sous pression, version mythologique d’1-2-3 soleil qui pourrait donner : Je suis ta malédiction et coupe ton élan de migration, pas bouger si je te regarde. Ni en avant, ni en arrière. Pas faire le malin sinon t’es éliminé.

Je grandis et la frontière questionne mon point de vue. Dans frontière, il y a aussi orienter.
Mais suffit-il d’avoir le sens de l’orientation pour se retrouver du bon côté du grillage ? La faute à qui si on se retrouve désorienté ?
Au milieu il y aurait tiers, une notion complexes d’entre-deux pour aider dans les embrouilles, mettre de la distance, éviter la bagarre, les ennuis.
Alors la frontière ça pourrait être ça : cet espace. Un lieu au-delà et par-delà. Un nulle part.
Et si moi j’habite un camp entre deux frontières, je suis protégé contre qui ?
Peut-on être concentré dans un camp à vocation humanitaire ? Une forme de camping sauvage obligatoire dans un non-lieu, un-en-dessous-du-réel ?
A qui faire croire qu’on protège dans un provisoire qui dure ?

Interrogation.
Points.
Réponse.

J’ai matières à croire, comprendre, douter... mais pas de réponses.
Au final, Frontière, mon choix est de m’adresser directement à toi.
Tu m’as dit, dans mes lettres, appelle-moi : "enfer, ortie, rendort ou refonte, ternie ou reniée, feinte ou enfoirée." J’ai penché un temps pour une vision plus poétique : Torréfié, rotifère, avec l’envie d’y rajouter un peu de N. Tu la réveilles en moi cette lettre quand je les vois,
eux, ces étrangers en combat de loin
ces ennemis en départ derrière ma lucarne
ces invisibles en mouvement accrochés à ton grillage
Ces contre-qui-laisser-passer/ contre-quoi te franchir
Tout contre nous

Alors je ne t’écoute plus, je m’emballe et je t’écorche, te rajoute un H. Apparaît sur mon Front frontière un tatouage de Honte. Faire et ne rien faire.
Toi, Frontière, tu vas finir par te taire. Tu n’as plus le choix, j’en ai fini avec tes maudits mots.
Je t’itére et te rature, te défigure et te complète.
Je secoue en toi nos langues et te désigne humaine puisque capable d’être et de rire, d’abolir et de construire en pointillé une terre retissée et métissée.
Je te choisis mouvante, transpercée, fragile et transparente, je t’espère demain lézardée dans tes certitudes.

Peggy Frecon


La frontière

La frontière entre Marvejols et Montpellier
Je pensais à quoi ? Juste fouler des pas à la fac Paul Valéry
Je me disais quoi ? Je suis la première femme de cette famille.

La frontière entre Moi et l’Autre
A part le niveau du maçon
Je connais mon niveau : Bac Pro Agricole.

La frontière entre la pensée et le faire

La frontière entre le taire et le parler
Le silence permet d’entendre des ignorances et des peurs
Le bruit donne des résonnances pour soulever des masques.

La frontière entre cette faiblesse vivante
Qui mène à une véritable floraison de possibles insoupçonnés.
Et cette force inerte
Qui mène à se réveiller au bon moment.

Elle me veut quoi cette frontière ?
Je lui veux quoi à cette frontière ?
Dépasser ce que je ne sais pas
Déplacer ce que je sais.

Bouara Khédidja


Passage

L’ombre du papillon s’est brouillée soudain dans la rondeur écarlate du soleil de l’été africain.
Les flots cognent.
Le cargo, habitacle flottant, espace où se brisent tous les silences… toutes les absences.
Là, les représentations, les déterminations,réduites s’inscrivent dans leur travail chaotique.
Trame et motifs se morcellent. Il faudra le temps pour les retisser à leur place.
Il lui reste son nom, et dans les limites de ce fond de cale, la mémoire de ses mains s’agrippe aux fleurs rouges et noires du petit sac blanc.
Ce sac, présence du passé révolu
Au rouge des fleurs, remonte le rouge du cartable disparu, le vert brillant ds l’arbre de Noël éjecté, dedans-dehors en équilibre au rebord de la fenêtre béante.
Départ… Restera daté ce premier embarquement comme affirmation du noir, du saturé, de violence sourde.
Tous ces noms qui s’exilent dans un voyage aussi incohérent que celui d’un oiseau aveugle.
Dans le fond de cale, les images s’imprègnent de la sueur des corps, de relents, mêlées au odeurs déjà vieilles qui n’ont plus leur place.
Fable ou réalité ?
Tout se mélangent dans la chape de cette vie, d’un coup, franche trop brute.
Disparue la lumière.
L’odeur…
L’odeur du vomi saisit, estampille la différence, crache un éclat insupportable qui vient se coller au bord des narines.
Point de répit. La présence s’incruste. Marquer la rupture.
Le petit sac blanc, trop plein de ce jeune passé, dans un geste de dégagement écrit lui-même sa foi.
A lui non plus on avait rien dit de cette traversée, qu’il y aurait un autre côté pour l’accueillir.
« Partir »… Du temps, pensé, il reste ce « partir ».
Poussière de papillon, miette de papillon sur la crête de la vague.
L’odeur…
Variable intrusive en perpétuelle passage de mémoire, pour une rive, une autre, dans cette lumière du Sud.
D’autres départs… D’autres ports… D’autres bateaux…
Les mains libérées offertes à de nouveaux bastingages.

Sabine Atlan-Hurel


à Mercedes,
à Victor

Les oiseaux morts

Je les ai vus courir.
Je les ai vus courir le long des rails.
Je les ai vus, entre les arbres. Marcher vers les baraquements.
Un ballot de vieux vêtements à l’épaule.
Barbe au menton.
Ils n’ont pas d’âge.
Ils marchent, tête baissée.
Portés, tirés. Main agrippée à l’épaule d’un camarade. Ils se traînent.
Je les ai vus tomber.

Avant cela, ils ont été poussés dans des camions.
Ils sont les débris d’une armée en déroute.
Les rouges en guenilles. C’est ainsi que l’on parle d’eux.

Je les ai vus dormir et pleurer sous les tentes.
Sur la plage.
Une plage d’hiver, n’offrant que le sable gelé comme lit.

Avant cela, à la frontière, les képis en rangs serrés leur ont fait jeter les armes sur le talus.
J’ai vu les fusils en vrac. Abandonnés.
Dans le long ruban des soldats, les murmures…
Ils te prennent tout à la frontière, alors...

Avant cela, la marche sans fin.
Je les ai vus trébucher le long des chemins, dans la campagne pelée.
Des chiens perdus, efflanqués suivent leurs pas. Museau au sol, eux aussi.
Je les ai vus courir et s’écrouler dans l’eau des fossés.
Fuir la mitraille que le ciel vomit.

Je les ai vus partager les restes de pain dur. Avec les femmes, les vieillards, les enfants que la peur a poussé vers la montagne. Vers l’autre côté.
Il y en a qui ont perdu une chaussure dans la neige et qui marchent, le pied enveloppé de chiffons.
D’autres serrent une vieille couverture sur leurs épaules.
Ils marchent.
Certains traînent un baluchon. Une valise sanglée, éventrée sur ce qui reste de la débâcle.
D’autres poussent une charrette où s’entassent les matelas, la vaisselle, les draps de lin du trousseau, la poupée de la petite.
Le cheval, il y a longtemps qu’il pourrit dans un champ.
Parfois la charrette se renverse et la vie d’avant finit sur le bas-côté.
Chapelets d’objets hétéroclites, abandonnés. Rebut de souvenirs.
On te prendra tout à la frontière, alors...
Pour les plus chanceux il reste encore un peu d’essence dans le réservoir du camion à ridelles.
Ceux-là ne marchent pas. Pas encore.

Avant cela, le front.
Les corps tombés. Bras en croix, regard perdu vers le ciel. Ou recroquevillés. Entassés.
Tous oubliés.
Les hurlements.
Et ces mots qui galopent dans les tranchées : ils avancent.
Ils ont pris une ville, puis deux. Ils avancent.
La troisième est tombée. Ils avancent.
Ils talonnent les soldats.

Et dans la colonne fragile de ceux qui fuient, je les ai vu les mères poser leurs mains en coupe sur les yeux des petits.
Tourner doucement leur visage.
Surtout qu’ils ne voient pas la mort. Pas encore.
Des avions volent bas, lâchent des grappes de fruits étranges.
Après leur passage les gamins glissent dans les trous d’obus et ramassent les oiseaux morts.
Pour les manger.

Regarde.
Sous cette pluie fine, de toutes ces mémoires il ne reste que les arbres, les planches, les rails. Quelques galets sur une dalle de granit. Un ruban.

Regarde.
Ici, aujourd’hui, aux frontières, les hommes marchent.
Courent.
Et tombent.

Elisabeth V.
Gurs (photographies - octobre 2015) – Montpellier (janvier 2017)

Pour sa confiance, merci à Francisca C.C.


Thérèse Pistis


#1

« Le patrimoine commun de l’humanité est pauvre. Juridiquement, ni l’espace extra-atmosphérique, ni les eaux de haute mer, ni l’Antarctique n’en font partie, encore moins la forêt amazonienne. »

Méditerranée
Propriété collective de l’humanité
Aylan Katrina
Propriété collective de l’humanité
Malte Lampedusa
Propriété collective de l’humanité
Sahara Gaza
Propriété collective de l’humanité
Tchernobyl Fukushima
Propriété collective de l’humanité
Frontex Monsanto
Propriété collective de l’humanité
Amazonie Jungle de Calais
Propriété collective de l’humanité
Mines de jade Birmanes
Combustibles fossiles
Fonte des glaciers fiers
Propriété collective de l’humanité

L’enfer en partage
Propriété collective de l’humanité

Cartographie d’identités
Rétentions
Détentions
Expulsions
Flux sanguins
A la cicatrice des Nations

« Une frontière est un espace (…) séparant ou joignant deux territoires »

Tu passes la frontière
Tu joins les territoires
Tu poursuis le chemin
Éloigne
L’horizon

Tu passes la frontière
Tu arrives et tu quittes
Tu laisses loin derrière
Et tu es loin devant

Tu prends la route
Et la route
Te prend

#2

En anatomie, l’épiderme (étymologiquement formé en grec des mots epi, sur et derma, peau) est la couche superficielle de la peau

« S’acclimater » : s’habituer à un climat différent du sien.

“Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots.
Mon langage tremble de désir.”
— Roland Barthes - Fragments d’un discours amoureux (1977)

J’ai froid
Dis-je
J’ai chaud
Dis-tu
Rafraîchis-toi
Dis-je
Réchauffe-toi
Dis-tu
Réchauffe-moi
Dis-je
Rafraîchis-moi
Dis-tu

La peau pas sage
La peau poreuse
La peau heureuse

#3

Tu sèmes de sèmes pour dorer le sens du mot blé
Tu sillonnes tes pensées à la recherche d’une sensation en allée
Tu agrèges le grès des sonorités sur une page muette
Tu files une image échappée
Tu déstructures le structuralisme
Tu discours sur le discours
Tu retranches la langue
L’extrait
L’abstrait
La coupe
La langue ne parle pas
Elle bavarde
Sans doute
La langue sourd et verse
Au sens de sa propre source

Tu as peur de traverser
Et que les mots te renversent
Pour de vrai

Juliette Massat


1 à 3 personnages. Lumière sur un long voile bleu
suspendu.
Elle avance vers lui. Attractif.
L’espace est dénudé.
Elle évolue dans le noir lentement.
Très lentement.
Ses jambes retiennent son envie de s’élancer.
Elle avance vers lui. Attractif et angoissant.

Elle
Parce-que tu crois que je l’ai décidé ? Parce que tu crois que je l’ai désiré ? Parce que tu crois que j’ai aimé ? Parce que tu crois que ça ne m’a rien coûté ? Humainement j’entends. Tu n’entends pas. Tu vas entendre. Tu es en moi.

Elle sent vibrer ses entrailles son gosier se dessécher ses intestins se resserrer son diaphragme empêcher l’air de circuler jusqu’au plexus espérant une suffocation salvatrice.
Elle avance vers lui. Attractif et angoissant. Et bleu maya.

Tu la sens la blessure qui longe ma colonne vertébrale qui s’étend de C1 à L5 - cervicale- lombaire et je reste digne, je ne parlerai pas de mon coccyx. Tu le sens ?

Ses épaules s’affaissent laissant glisser ses bras le long de son corps – attraction terrestre jusqu’au bout des doigts – ses mains dans une impulsion se lèvent au dessus de son crâne.

Tu la sens cette douleur intrinsèque qui t’empêche de relever la tête, de soutenir un regard, de sourire à tes enfants ?

Elle empoigne ses cheveux et les tire, entrainant sa tête en avant, obligeant son buste à s’incliner, jusqu’à ce que ses jambes refusent cette soumission et finissent par se mouvoir. Dressée, stimulée, projetée, elle marche jusqu’à lui. Il est là, devant elle. Bleu maya. Translucide.

Tu crois qu’un flux migratoire n’est que mouvement de foule, déplacement de masse dévorant chaque portion de kilomètre raflant la mise – jackpot baby welcome au paradis ? Tictictictictic que nenni j’ai fui. Lâchement. Le coeur fendu. Une fois par la hache de la colère celle qui te fait partir rejoindre tes soeurs au combat. Une deuxième fois par la hache de la raison celle qui préserve et sauve ton enfant. J’ai fui. Le coeur fendu deux fois après avoir été broyé. Un coeur broyé fendu deux fois. Mon coeur broyé après l’ouverture de ma porte d’entrée et la découverte de la tête de ma cousine au fond d’un sac. J’ai fui.

Ses épaules vont d’arrière en avant, d’avant en arrière, l’une après l’autre.
Le balancement atteint son bassin et elle bascule et elle bascule et elle bascule et elle bascule et elle bascule et elle bascule de plus en plus vite de plus en plus fort, jusqu’à ce que son front sente le baiser du voile, attractif, angoissant, bleu maya et translucide.

Parce qu’on n’accouche pas au milieu des bombes parce qu’on ne veut pas prendre une kalache et devenir assassin parce qu’on ne veut pas finir par bouffer les rats parce qu’on ne veut pas faire de l’argent sur le dos des morts parce qu’on ne veut pas voir surgir la bête qui sommeille en nous parce qu’on ne veut pas rêver qu’on est décédé pour pallier à la souffrance de la réalité parce qu’on ne veut pas décéder. Parce qu’on ne veut pas. J’ai fui.

Elle se démasque en laissant ses vêtements dégouliner sur le sol.
Elle les repousse du pied. Abjects feuillages.

J’avance lentement. Très lentement. Mes jambes sont bloquées par celles des autres, emmêlées.

Saisie d’un spasme, ses bras l’enlacent, ses mains se figent sur ses trapèzes et visage baissé, elle relève les yeux et le fixe.
Relâchement. Elle est sur lui.

Tu la sens la lourdeur à l’intérieur de ton tibia cette pesanteur dans tous tes os rongés par la fatigue et la peur ? Tu la sens la chaleur étouffante de tous ces corps rassemblés, tous ces effluves mixés concentrés ?
Vomissement intérieur. Je garde tout. Tu ravales ?

Elle tourne sur elle-même et le voile l’enveloppe d’une longue caresse. Il coule sur sa peau. Sa jambe droite l’emprisonne.

J’avance lentement vers lui. Il est là devant moi. Tout est loin, la terre est loin, l’humanité est loin.

Son buste est catapulté vers le sol, ses mains touchent le sol ses avant-bras touchent le sol, sa hanche droite touche le sol son flanc droit touche le sol, elle est – au – sol.

Les corps enchevêtrés roulent, s’étendent, se recroquevillent, se touchent, se mêlent et avancent jusqu’au grillage. Ce bouillonnement vient couvrir ma chair de poule.

Sa jambe gauche vient libérer sa jambe droite maintenant enserrée.

Tu le sens ce feu intérieur qui traverse ton sphincter et vient se loger entre ton foie et ta rate, ce feu qui t’annonce que tu es proche ?

Voile attractif, angoissant, bleu maya, translucide,
transpercé.
Elle l’a traversé.
Elle ne sera plus jamais la même.

Poussée, projetée, évacuée, je suis sur lui. Mon genou gauche s’enfonce dans une alvéole, mes bras se tendent, mes mains s’accrochent, mon pied droit est en
appui et l’ascension s’amorce. Interminable. Tu le sens ?
Rien. Adrénaline. Je bascule. Je tombe. Je me relève et cours.
Tu la sens la force de mes cuisses ?
Tu le sens mon souffle ? Tu la sens mon haleine ?
Tu la sens cette inquiétude perpétuelle ?
Le grillage disparait
Je l’ai traversé
Je suis transpercée
Je ne serai plus jamais la même

Christelle Monnet


Le ballon bleu

Je l’ai vu. Très vite tu as eu faim. Faim d’eux. Boulimique des autres.
A peine tu balbutiais que les mots déchiraient les voiles.
Tu viens jouer ? - Pour l’éternité.
Maman ! – Mon chéri !
Il fait froid, mets ton manteau. – J’ai froid de toi.

Puis tu grandissais. Tu emplissais ton Sakamo. C’est comme cela que tu l’appelais. ça te faisait sourire. « Ça fait exotique », tu disais. Sakamo était un sac empli de mots-passeurs pour accrocher, crocheter, tricoter, dénouer, repriser, enjamber, déjouer, rafistoler, ravaler les frontières avec ces autres dont tu avais faim.
Tu piochais dans le sac et les mots t’entraînaient de l’autre côté.
Tu te trompais parfois : J’ai envie devenait j’envie ou bien J’en vis. C’était trouble.
Que de pistes, de codes, de trouées, de traversés, de chemins secrets, de fissures et d’écorchures ! Tu nettoyais régulièrement ton Sakamo. Tu faisais le tri chez les mots-passeurs. Beaucoup étaient trop usés, ou têtus, ou franchement intolérants, voire haineux. Tu ne gardais que les doux, les diplomates, les engageants, les accueillants.
Mais dans ce coin du monde, ces mots-passeurs sont rares.

Un jour il y eu un « je t’aime ». Il était loin, collé au fond du sac. Il n’y en avait qu’un. Ce fut in extremis. Tout seul, tout chuchoté qu’il était, il a suffi à appeler la vie dans le ventre, puis en dehors du ventre, puis dans la maison blanchie à la chaux et même dans ce coin du monde à l’ombre du Grand Mur. Alors, un petit de toi et d’elle s’est mis à courir autour de vous, surtout depuis l’arrivée du ballon bleu, le fameux ballon pour aller jouer près du Mur avec les autres petits.

Aujourd’hui, ton Sakamo est aplati dans ce coin du monde à l’ombre du Grand Mur, un coin du monde très pointu, un coin tranchant où la rondeur a disparu.

Sauf dans ce ballon bleu, bien sûr.
Sauf dans ces petits trous ronds.

Aujourd’hui ton Sakamo est tâché. Tâché de rouge.
Ici, à l’ombre du Grand Mur, le rouge, c’est tout de suite suspect.

Le rouge vient de là-bas, de la peau trouée. Le rouge vient du sang jailli des petits trous. Le sang est une fontaine dans ce coin pointu du monde à la terre aride. Le sang gicle à travers les trous ronds dans la peau de ton enfant troué, ton enfant troué de haine en plein jeu avec son ballon rond, son ballon bleu qui rebondit encore dans la flaque du beau sang rouge et neuf, un sang fluide qui gicle bien, un sang que le « je t’aime » - tout chuchoté qu’il était - avait bien extrait à la source des sangs.
Le sang de ton enfant à la peau trouée gicle par intermittence maintenant. Il s’épaissit. Il durcit. Il craquèle. Il noircit. Et le noir envahit la peau et le noir envahit le ciel et le noir envahit le coin du monde bordé du sang- frontière, frontière épaisse des tripes, plus grande que le Grand Mur qui fait de l’ombre à ce coin du monde.
Et le vide s’emplit de cris.
Papa ! Pa…

Ton Sakamo est aplati dans un coin. Il est tâché lui aussi de ce rouge suspect à l’ombre du grand Mur. Les mots-vengeurs rampent et s’infiltrent dans les mailles, dans les interstices, dans les fils obstrués par les mots-passeurs décanillés. Les mots-vengeurs s’incrustent dans la toile, encroûtés comme le sang sur la peau de ton enfant souriant malgré les trous bouchés de son corps troué.
Ils vont payer
Il y a la frontière de l’impardonnable.
Sakamo est contaminé. Ça grouille. Ça remue là-dedans.
Ils vont payer ! – Ils vont payer !
Ce n’est pas beau à voir. Sakamo est lourd de haine froide. Lourd de Mots-béton.

Tu regardes le ballon bleu.
Tu n’aurais jamais dû. Le bleu c’est trop tentant. Trop voyant. Trop vivant. Quelle folie d’avoir osé un ballon bleu dans ce coin du monde pointu à l’ombre du Grand Mur ! Un ballon aussi bleu que les deux petits ballons bleus derrière les paupières closes de ton enfant troué.
Le bleu et le rond font désormais parti du passé. Tout est rouge maintenant. Rouge et tranchant.
Tu pars sans ton Sakamo car il n’y a plus un seul survivant chez les mots-passeurs.
Tu vas où ?

Dans la nuit rouge de la peau trouée.
Tu crispes ta main.
Ta main est la dernière partie vivante de ton corps.
Tu l’entraînes pour tout à l’heure.
Pour la gâchette.
La gâchette qui va propulser la balle.
La balle noire pour trouer la frontière de l’insoutenable.

Isabelle Vouin


Fronts d’hier

T’en as passé des frontières... Un musicien, ça voyage, pas vrai ? Ici et là. Dedans, dehors. D’un style à l’autre. D’un corps à l’autre. Animal ou végétal ? Cœur d’artichaut. Collé aux poils. Ça te faisait rire. Du rire aux larmes. Etat limite.
Jazz. Fusion. Free. Clown lyrique. Minimaliste. Steinway concert. Boîte à musique. Tu en as franchi des limites. Affranchi des limites. T’as sauté la barrière. Fait sauter le bouchon. Pan !
A ce propos, tu le poussais loin, le bouchon. Enfin, quand je dis tu, faudrait savoir à qui je m’adresse. A toi-l’un ou à toi-l’autre. Parce que plus l’un cédait de terrain à l’autre, et moins les autres pouvaient, avec toi, trouver terrain d’entente.
Pas clair, tout ça. J’avançais en aveugle. A l’affût. Aux aguets. Attentive à n’accomplir aucun acte susceptible d’actionner le déclencheur invisible d’une situation toujours potentiellement explosive. C’était tendu.
Moi je t’aimais. Et tu m’aimais. En avant la musique ! Avec quelques années d’entrainement, malgré l’obscurité croissante et l’impermanence des signes, j’identifiais les zones dangereuses et les terrains glissants, je connaissais les codes, les postes frontières et le prix du bakchich. Comme autrefois sur les pistes vagues et poussiéreuses de Gambie, l’âme ouverte, naïve, aventureuse, je contournais les nids de poules, je traversais tes humeurs comme d’exotiques contrées et subissais tes checkpoints sans y laisser trop de plumes. Terra incognita. La vie, quoi !
Mais pas question d’improviser librement. Le langage lui-même était miné. Un mot de travers et Boum. L’instant nous pétait à la gueule. Toi-l’un était désolé. Et moi donc. Mais toi-l’autre marquait son territoire, brouillant peu à peu la ligne de démarcation entre folies douce et furieuse. Border line.
Tu t’isolais. Le monde rétrécissait. Je t’entourais. Tu m’étouffais. Je pensais aux grands tyrans paranoïaques, à Polpot, aux enfants. Tu adorais les fleurs et les papillons. J’ai eu peur parfois que tu nous massacres.
Comme les mines anti-personnelles dérivant aux confins du Cambodge, du côté d’Aranyaprathet ou d’ailleurs, les mots-piéges venus d’on ne savait trop quel héritage empoisonné, de quelle guerre intestine larvée, de quelle branche familiale corrompue, suivaient plus ou moins la frontière floue entre ce qui - à tes yeux, à ton oreille, à ton goût altéré - était supportable et ce qui ne l’était pas. En explosant, ils arrachaient des pans d’amour, sans jamais le tuer...
Je t’aimais. Tu m’aimais. La musique adoucit les mœurs. Je cessai de prononcer les mots censurés - Bonheur. Normal. Nature ...- J’appris à ramper sous tes barbelés. A filtrer les appels, à refouler l’intrus. A esquiver les coups. A trier : les actes et les mots ; puis les silences, les regards, les expressions de l’âme, les élans du corps... Et si de plus en plus souvent toi-l’autre me blessait, toi-l’un me pansait et me galvanisait. J’étais dure au combat. Résistante, engagée, passionnée. Je passais du monde au tien cinquante fois par jour si besoin. Laissez passer.
Jusqu’au putsch intégral. Rien pu faire. Autoséquestration massive. Toi l’hôte, toi l’ogre. Destruction stuporale. La musique s’est tue. L’amour ne sait plus. Toi-l’un s’est interné. Toi-l’autre évadé. Ou l’inverse. Ou les deux. Tu es allé trop loin, de l’autre côté du miroir aux alouettes.
Disparue la frontière. Envolé le passage.
Je ne savais plus soudain vous distinguer. Plus te rejoindre.
Je t’ai perdu. L’un et l’autre.
Et je ne saurai jamais qui des deux le premier a tiré.

PL


Je cherchais le contour.
La frontière nécessaire pour aller jusqu’à toi sans me dissoudre.
Je surveillais ma tendance à la disparition avec une attention inquiète.
Cette porosité extrême faisait pourtant apparaître le tu avec plus de force.
Nos rapports étaient violents, épuisants.
La recherche de limites était devenue une condition première à toute relation.

Tu avançais lentement. Ile, tu n’avais jamais eu de problème de frontière.
Tu regardais mes va et vient avec étonnement et parfois douleur.
Toujours avec indulgence.

Moi je ne savais pas rester sur mon ile. J’embarquais sans cesse à bord d’embarcations précaires, ou bien me laissais envahir par des hordes de conquérants, manipulateurs éclairés ou impulsifs ignorants. J’étais sans territoire fixe. Je recalculais mon périmètre, périmètre de sécurité, de parole, d’intimité. J’habitais un non lieu. Tout était une question d’espace. D’espacement. De passage.

Mon agitation te fatiguait.
T’inquiétait.
Tu avais besoin de repères, de définitions, de certitudes.

Je déconstruisais tout ce qui menaçait de s’édifier.
Je craignais les murs, mais aussi les portes, les fenêtres, toutes ces ouvertures figées, codifiées, ces passages obligés. J’étais en expansion permanente et parfois
j’étais l’univers tout entier.

Le monde pourtant me rappelait à l’ordre.
Je me forçais alors à bâtir quelques murs, qui,
faute de fondement,
s’écroulaient méthodiquement
sans bruit.

Tu m’attirais. Tu faisais bloc et n’avais envie ni de m’envahir ni de me rejeter ou me séduire.
Je sentais ton unité jusque dans la manière que tu avais de te déplacer dans une pièce ou dans la rue
Là où j’étais morcelée, pleine de mouvements désordonnés et incongrus
tu marchais compacte et cohérente.
J’étais un fluide malade, un air qui passe
tu étais une forme, accueillant ,rassurante.

L’écriture me bordait
et traçait les contours d’une relation qui se refusait à la forme.
Les mots espaçaient
retardaient ma dissolution ou notre possible fusion.
Tout en semblant m’offrir à toi ils étaient cette peau qui protégait mon moi poreux, sans limite.

Tu ne savais pas grand-chose de tout ça
Souvent tu souriais
Je me contentais de ce dialogue
Je crois que tu m’aimais bien
Peut-être un peu plus
Quand il n’y eut plus de mots je disparus
Depuis je cherche l’autre côté de toi.

Joannah


Il y a un hôtel, tu y descendras, j’y serai peut-être encore. Ne cherche pas mon nom, il ne figure sur aucun registre mais si la clé est accrochée sous son numéro, prends l’enveloppe et demande le mur. La ville est une construction de huit cent cinquante-quatre murs entre lesquels les hommes se piquent, montent aux étages et s’endorment, mais le mur dont je te parle est pour ainsi dire un mur troué, aussi tu obtiendras ta réponse. Déjà, l’entends-tu, la masse sourde du mortier et le raclement des truelles. Par échos car se défait le jour ce que les hommes ont scellé la nuit et le labeur des préposés au comptage des murs est infini, l’exact nombre d’aujourd’hui invalide celui d’hier, il s’érode à mesure que la nuit s’organise, labeur inépuisé, mais non absurde. Leurs doigts saisissent la reptation des hommes. Ils notent l’encéphalogramme des horizons incertains, la respiration inconstante d’hommes qui s’endorment et déconstruisent ce que les jours achèvent - mais je t’envoie directement au mur troué. Détritus, impacts de balles et cent cent mille carrés d’enseignes fluo, c’est le décor habituel, c’est le décor habituel sur des dizaines de kilomètres, sur des dizaines de kilomètres les hôtels proposent leurs chambres, leurs chiens crevés et toutes les clés activent toutes les portes. Ne regarde pas, étends tes mains devant toi et vois où elles te mènent. Le colporteur. Je t’envoie directement au colporteur. Les mains n’ont pas de secret pour lui, les mains glissées dans les interstices des pierres. Enfin, c’est bien pour ça que tu es ici, non ? Et j’ai jamais dit que c’était du donnant donnant. L’ai-je dit ? Je sais cette marche est épuisante et le fossé c’est l’estomac du monde, par avance il connaît ton corps tout entier, le fossé est déjà un peu toi. De temps à autre, selon la prédisposition des agents de comptage à dévoiler ou non les résultats de leurs calculs, j’habite le fossé, et si tu trébuches sur un sac, c’est le mien sans doute. Observe bien car je suis peut-être tout près. Et tu sais que nous nous sommes déjà tenus tout près l’un de l’autre sans jamais nous croiser, sans faire tourner ensemble les tourniquets, toi dans un sens et moi dans l’autre. Laissons les tourniquets à tous ceux qui passent, le badge au corps, le corps plié, le corps reconnu, le nom bipé. Tu dois dans ces circonstances extrêmes ne jamais laisser ton nom à la merci des tourniquets ni des astres. Cours cours. Autrefois, en un lieu précis, l’écart des voies n’était pas le même, la végétation était de la rocaille, alors on savait qu’il était encore possible de s’en retourner sans que le souffle ne se corrode. Mais il est temps Cours même si la gravitation s’agrippe à toi cours proclame cours le jour de ta cours naissance cours depuis que je t’ai vu cours avant que tu ne pousses la porte de l’hôtel je récite cours - l’enveloppe faudrait pas l’avoir oubliée - le mien je dis et cours le redis mon nom ouvre l’enveloppe ouvre-la maintenant pour que des limbes où ma tête roule te parviennent errante particule séparée les traces de mon élan.

Pascale Garreau


02/11/2015
Un terroriste, t’imagines ? Ici ! Chez nous ! Et c’est l’Etat qui lui paye l’hôtel, sa bouffe et tout ! Il est arrivé la semaine dernière. Ni vu ni connu avec sa femme et ses quatre gosses. C’est dans le journal, t’as pas vu ? Il s’était fait prendre, à Paris. Sa barraque bourrée d’explosifs. Il préparait un attentat. C’est un mec, un terroriste hyper dangeureux ! Ils le disent dans le journal ! Alors forcément, ils l’ont condamné, et il a fait de la prison. Maintenant qu’il est sorti, normalement il a plus le droit de rester en France. Il doit être expulsé, quoi ! Mais ça bloque, vu qu’il a été condamné à mort dans son propre pays, je sais plus pour quoi mais un truc grave, forcément. Du coup, il est... - comment on dit déjà... ? - assigné à résidence ! Ca veut dire qu’on l’envoie discrétos dans un bled, n’importe où en France, on lui file un logement et un peu de fric et lui il doit juste faire gaffe à pas trop se faire remarquer. Et puis, il doit aussi pointer à la gendarmerie quatre fois par jour, histoire de montrer qu’il s’est pas barré. Sinon, tranquille, il fait ce qu’il veut, le mec ! Sérieux, tu trouves ça normal toi ?
Là il vient de débarquer chez nous parce qu’il s’est déjà fait virer de six ou sept autres villes avant.
Parce que les habitants, quand ils apprenaient qu’y avait un djihadiste planqué à côté de chez eux, ils manifestaient et tout, et du coup, les autorités étaient obligées de le déménager.
Je te le dis, pour moi, y a pas à chercher midi à quatorze heures, y a assez de misère chez nous, on va pas en plus payer pour des mecs comme ça. Parce que les droits de l’homme et tout, c’est bien beau, mais en attendant c’est avec nos impôts qu’il est logé et nourri, avec sa femme et ses gosses, et vu qu’il est à l’hôtel, la note elle doit être sacrément salée !
Je suis pas spécialement pour la peine de mort, mais honnêtement, c’est quand même pas à nous à protéger un espèce de cinglé qui vient en France pour nous faire sauter la baraque ! Y a des limites ! Et puis, pendant ce temps-là, si ça se trouve, lui, il est en train de préparer un sale coup ! Non, franchement, des fois, moi, y a des trucs, ça me dépasse....

05/11/2015
Une femme voilée marche dans la rue, je la suis. C’est elle, bien sûr, la femme de celui qui est assigné à résidence. Avec son mari et ses enfants, elle habite à l’hôtel.
Je me demande ce que c’est, ce que ça peut faire à une mère... Ne pas pouvoir préparer le repas de ses enfants ; ne pas pouvoir leur réchauffer leurs biberons en se disant, même si on n’y croit pas vraiment, que le lait chaud c’est plus digeste et que ça leur donnera plus de forces pour affronter l’hiver qui pointe ; ne pas pouvoir préparer leurs tartines où on a bien étalé le beurre jusque sur la croûte parce qu’ils n’aiment pas trop la croûte et que sinon ils gaspillent ; ne pas pouvoir leur éplucher leurs oranges qui éclaboussent et après ça sent si bon qu’on est consolé de la nuit qui tombe trop tôt en cette fin d’année...
Je me demande où elle va, cette petite femme sombre qui marche devant moi, bien droit. Elle n’a nulle part où aller. Elle est l’ombre d’un homme qui n’est, ne peut être nulle part. Une famille entière qui a n’a plus droit à son point sur la carte. Dont l’espace sur la carte se réduit à une frontière, une ligne, un "entre"....C’est pour ça sûrement qu’elle avance comme un fantôme... Des fantômes, c’est ça ! On parle d’eux, ils hantent nos esprits, nos fantasmes. Et pourtant on les voit à peine...
Je me demande ce qu’ils pensent de nous. Ils savent que comme toutes les autres, cette ville ne veut pas d’eux. Eux ne veulent pas de nous non plus. D’ailleurs, ils ne sont pas vraiment ici, ils sont dans leur autre dimension, sur leur frontière... On ne peut pas les atteindre.
Ils savent qu’ils ne sont que des passagers. Bientôt, ils seront à nouveau chassés et iront hanter d’autres espaces.
Je me demande si tout ça aura une fin.

18/11/2015
Vous voulez savoir ce que j’en pense ? Vraiment ? Vous voulez vraiment savoir ? Et bien, je vais vous le dire ! Je suis heureux ! Quand j’ai vu tous ces morts à la télé, ça m’a rendu heureux ! Je regrette juste de ne pas avoir combattu auprès de mes frères. Mon plus grand bonheur, ce serait que mes fils aient la force plus tard de faire comme nos martyrs, de donner leur vie pour Allah. C’est ce que je peux espérer de mieux pour eux. Mais aujourd’hui je suis heureux, on a montré à tous qu’Allah, c’est lui le plus fort ! Parce que nous sommes ses soldats et que nous devons mener le grand combat, le combat de la fin des temps, qui verra triompher le pays de la vérité : ma patrie !
Et ne me dites pas que nous avons tué des innocents ! Vous avez provoqué la colère de Dieu ! Vous vivez dans le péché, vous vous vautrez dans la débauche et la souillure, vous êtes embourbés dans le mensonge et la cupidité... Vous méprisez Allah ! Vous l’insultez ! Vous l’insultez quand vous faites des caricatures du prophète ! Vous l’insultez quand vous rejetez le voile que portent nos femmes ! Vous l’insultez quand vous interdisez à nos imams de prêcher la parole de Dieu, qui est la seule vraie parole ! Vous l’insultez quand vos missiles déchiquettent des femmes et des enfants de l’Islam...
Et vous croyez que mes frères et moi, on va vous laisser faire ? Allah, c’est lui qui nous guide, et il saura nous récompenser. Moi j’ai mis ma vie entre ses mains et c’est à lui que j’obéis. Alors si je dois partir, je partirai. Et si je dois agir, j’agirai. Jusqu’à la mort !

Céline Rameau


Partout ta silhouette collée contre le grillage, des grappes humaines. Aplat sans retour écrasé vers son seul avenir possible. Je détourne le regard. Tendu, suspendu, accroché, là, derrière toi, je sais qu’il n’y a plus rien. Partout tu me rattrapes.
Il faut le premier pas pour distinguer les vêtements informes, la poussière qui colle à tes cheveux, la bouche entrouverte, desséchée par un goût inconnu. Sur mes lèvres ma langue imagine le grain de la poussière hostile. De chaque côté du visage, tes mains me font signe, je m’approche encore. Je n’ai pas le choix. Elles serrent les barbelés, des mains comme des cris, rêve rivé à des bouts de fer.
Tes mains accompagnent le regard, l’envoient plus loin. Il traverse seul. Je suis tout près, je le regarde parcourir l’espace libre.
Ton visage déformé par le grillage grimace pour que quelques morceaux de chair se glissent dans les interstices du métal, il se broie pour quelques millimètres, de l’autre coté.
Le métal entre dans la chair, souffrance crue, souffrance pour oublier toutes les autres, celles des camps, des longues marches, de la peur. Le métal ne coupe pas, déchire, pénètre, je comprends, je prends avec moi ce désir d’un mouvement au cœur de la chair, pour que quelque chose advienne, s’ouvre, avance.
Je sens sa morsure, je me suis approchée si près. Là haut, posé sur le grillage la liberté d’un oiseau hésite.
La douleur se dissipe, je ne fuis plus, je suis de l’autre côté, si légère après tant de chemin parcouru.
Retrouvailles. Je me reconnais, enfin. Toutes les frontières en moi sont derrière, je respire mieux, il y aura quelqu’un pour accompagner ton passage.

Sylvie Reymond


Passage d’états en états

« Le sais-tu qu’ étymologiquement le mot « frontière » signifie se mettre en bataille pour combattre, se défendre ? Ainsi, ce mot renvoie aux mots « bataille », « conquête », « guerre »..., mais également « limite » entre deux États. Tu vois, le sens premier de ce mot est quand même connoté de manière bien négative ! CONFLIT et DIVISION sont donc synonymes de frontière !
Il y a les frontières géopolitiques, celles-ci ont été la plupart du temps gagnées sur un champ de bataille, voire imposées à coups de grands tracés rectilignes, telles des cicatrices franches et profondes laissées sur un corps exsangue.
Il y a les frontières naturelles ; îles, montagnes, fleuves, autant de manifestations géographiques
permettant de délimiter deux espaces.
Il y a les frontières biologiques, telle une cellule ayant besoin d’un cytoplasme pour se différencier d’une cellule voisine, telle la peau ou l’écorce qui recouvrent tous êtres vivants les protégeant ainsi des agressions extérieures.
Il y a les frontières psychiques qui séparent le connu de l’inconnu, le tangible de l’intangible etc...
Il y a les frontières initiatiques, celles vécues par ceux qui choisissent d’être initiés à une coutume, une religion, une philosophie, ces pratiques universelles les amènent à travers un rituel de passage à passer du monde profane au monde sacré.
Ainsi, tu vois, le sens de frontière peut, selon le point de vue dans lequel on se place, revêtir des réalités bien différentes.
Je ne veux m’attarder pas sur celles en lien avec les frontières géo-politiques qui génèrent le plus souvent des conflits dramatiques, des pertes humaines inconcevables et des mesures coercitives inqualifiables. Protéger un État, de l’état limitrophe, semble devoir obligatoirement passer, à un moment donné de l’histoire par la guerre et le conflit. Dans ce cas la frontière, cet espace d’épaisseur variable, subit violence et agression, elle ne peut plus assurer son rôle de passage.Seul des accords, entre les États, de libre échange, de libre circulation des biens et des personnes, rétablissent le rôle pacifique de la frontière géo-politique.
A mon avis, tout comme il existe des frontières tangibles, il en existe qui sont intangibles,
elles sont invisibles à l’œil nu, vécues de l’intérieur de soi, tel un moment particulier ancré dans un temps entre parenthèse, qui n’est ni déjà plus tout à fait celui que l’on vit au quotidien, ni encore celui qui est en devenir, un temps suspendu, un temps des possibles, un temps hors du temps !
Ce passage d’un état à l’autre modifie la façon d’être au monde, telle une expérience constructive (qu’elle soit positive ou non d’ailleurs) ou symbolique, amenant l’être qui l’a vécu, à une nouvelle prise de conscience voire une renaissance.
Qu’est-ce que tu en penses ? Je te sens de plus en plus songeur ! »

« En fait je ne comprends pas la notion de passage psychique ou symbolique d’un état à l’autre, pour moi c’est assez flou ; peux-tu m’en dire davantage ! »

« L’espace psychique ou psychologique est pour moi un espace intérieur dans lequel je rentre, après m’être mise en mouvement, alors que face à moi se présente ce que je ne connais pas, Cet inconnu peut prendre la forme d’un lieu, d’une personne ou même encore d’une idée jamais encore abordée. Je me rends compte, alors, que dans l’instant qui est en devenir, mes perceptions peuvent être profondément modifier ; je suis sur le seuil « d’autre chose » !
Cet espace-frontière est un intervalle dans lequel tout devient possible. Une grande liberté et une confiance m’envahissent, un plaisir non dissimulé s’opère moi, un élan me porte vers l’inconnu, mes sens sont en éveil : L’enthousiasme est à son comble !
Quand je suis dans cet état, je sais, comme une intime conviction, que ce que je vais vivre dans l’instant suivant modifiera une part de mon être, que cela soit quelque chose d’infime ou bien au contraire de profond.
« Je est un autre », un autre je qui se construit en passant d’états en états, en faisant sien des expériences qui l’ont aidé à traverser cet espace psychique, qui lui ont permis de lui donner un corps, de le matérialiser, d’en extraire une vitalité jouissive.
Je vais te citer un extrait d’un film de Cédric Klapisch, « L’auberge espagnole », Xavier, jeune étudiant, vient d’arriver à Barcelone, ville étrangère à lui, voici ce qu’il dit à ce moment là, j’espère qu’après tu comprendras mieux mes propos : « Quand on arrive dans une ville, on voit des rues en perspectives, des suites de bâtiments vides de sens, tout est inconnu, vierge, voilà. Plus tard, on aura habité cette ville, on aura marché dans ces rues, on aura été au bout des perspectives, on aura connu ces bâtiments, on aura vécu des histoire avec des gens. Quand on aura vécu dans cette ville, cette rue on l’aura prise dix, vingt, mille fois...dix, vingt, mille fois (…) au bout d’un moment tout ça, vous appartient parce qu’on y a vécu, c’est ce qu’il allait m’arriver et je ne le savais pas encore. »
Perçois-tu mieux cette notion d’instant psychique ou psychologique que je t’invoque ? Il naît d’un élan vital ou non, d’une volonté, puis il est saisi par le moment où tu prends conscience que l’instant d’après ne sera plus comme celui d’avant ! Moi personnellement, je reçois ces instants comme rares et précieux !
Quant à l’espace symbolique, c’est celui des rites de passages que les sociétés traditionnelles d’ Afrique ou d’ailleurs, font passer à leur jeunes hommes et jeunes femmes pour les amener de l’état de l’enfance à celui d’adulte.
Une fois le rituel passé, les voilà rentrés dans le monde des adultes, et leur vie n’est plus du tout pareille, le monde qui les entoure revêt une signification nouvelle qui se densifiera petit à petit ! Chez nous l’ épreuve du baccalauréat peut faire office de frontière, mais sans le côté symbolique et initiatique revêtu par d’autres traditions.
On pourrait appeler ce passage là : les frontières d’un groupe social et le différencier des frontières de soi, que je t’ai évoqué ci-dessus.

« Ça y est je comprends ce que tu veux exprimer, en fait, si l’on regarde bien, toutes les frontières quelles qu’elles soient sont des lieux de passages, et ces passages symboliques représentent la vie elle - même, car la vie,comme l’action, tend à se transformer, à s’amplifier ou à s’étioler et mourir ».

« Oui, c’est ça, comme dit Gaston Berger, « la vie c’est le passage. Dire qu’elle est passage revient à dire qu’elle est action. »

Céline Arnaud


Là. Face à cette porte. Dois-je sortir ? Vas-tu entrer ?
Je reste assise.
J’attends.

Sur la table, la lumière du soleil me rapporte que le vent fait danser les feuilles du châtaigner dans la cour. Ta chaise est... sur ma gauche. Elle est vide. Pourtant, tu es assis, tu me regardes. Je ferme les yeux à présent. Je sais que tu es là. Près de moi.
Les grains de poussière luminescents viennent baigner ma tête, un à un, puis descendent sur mes épaules et caressent à présent ma nuque où je sens à présent ta main dégager mes cheveux. Je suis maintenant baignée de ton souffle. Infini. Je me mets à exister là où tu me touches.
Le tic-tac de la vieille pendule en chêne vient fendre le silence de cette petite maison de bois où je me suis réfugiée pour toi. Le frigo fait un bruit de train qui arrive en gare, au loin, très loin, trop loin, je devine des voitures. Es-tu dans l’une d’elles ?
Les chats maraudent dans le grenier, course poursuite, roulés boulés ; tiens ! J’te cours après, j’t’attrape, j’te renifle, j’te léchouille, j’te griffe, j’te mordille, j’te laisse. Le vent crie dans les embrasures de la porte d’entrée, il tente de passer par tous les interstices laissés par l’usage trop souvent oublié de ce passage, qui nous réunira.
Peut-être. Un jour.
Ouvrir, fermer, ouvrir, fermer, ouvrir, fermer, ouvrir ?... le vent ne sait pas choisir.
Il laisse échapper une odeur de cendre depuis l’antre de la cheminée. Il faudrait que je remette du bois.
Plus un bruit maintenant. Juste, la présence de cette porte. Lourde. Ferrée. Immobile.
Et toujours ce temps en marche.
Mais il va passer ce temps qui nous sépare. Il va passer, là, devant moi. Je vais oublier. Je sais que quand il aura passé, ce temps, celui là qui conduit jusqu’à toi, ... oui, quand il aura passé ce temps,... il ne restera que toi.

Eva Granger


Tu commanderais à ma conscience de monter la garde à la frontière entre veille et sommeil.
Tu lui dirais de veiller aux images qui franchissent la ligne de démarcation, subreptices,
ces fondus enchaînés qui du rêve se glissent jusqu’à l’écran de veille et affleurent en zone libre, dans cet espace de l’entre-deux où la mémoire est capricieuse, intermittente.

Alors je verrais les yeux fermés.

Je les verrais, silhouettes vagues ou dentelle des places fortes, en ruine ressurgir de leur fosse.
Et tu m’intimerais de faire front.
Le long des remparts en somnambule marcher, et guetter
Non pas repousser l’intrus mais l’accueillir étrange en zone non-occupée
Le retenir et le fixer

Et je verrais défiler au pont-levis de la mémoire aux aguets
Par l’œil frangé de cils qui fait la lumière rouge ou tantôt s’ouvre sur un cristal
Par sa paupière kaléidoscope

Les jours de chaleur immobiles derrière les volets clos
Et le rayon vibrant des poussières du temps suspendu à l’ennui de la sieste forcée

Et j’ai vu
Le bruit blanc de l’été en ligne continue sur le crible neigeux de l’attente

J’ai vu le vent faire crépiter le sol sec entre les pins qui pleurent une odeur de résine ou d’encens

J’ai vu en aiguilles les bicyclettes de la pluie sur les carreaux cartographiés
ses chemins d’aventure un voyage promis aux lisières mouvantes des villes

J’ai vu le mauve sans réponse du ciel de l’orage
et le cri muet de l’éclair
si solubles tes yeux dans sa lumière

Je vois le taureau vert au cœur du labyrinthe
et je vois son issue
Loin au-dessus des marais, par-delà le barrage et la clôture
l’esprit s’élance hors de sa geôle
Il voit tout désormais, d’arène en course folle
l’or bizarre et le rouge des profondes terreurs.
Du rideau pourpre suintent des parfums riches de musc au sang mêlé
et le fauve exhale enfin sa plainte.

Au plafond nu du temps qui reste
je vois l’ampoule jaune d’œuf cru éclabousser le jour glissant

Et je vois l’encre aux rayons ultra-bleus
jaillir et repasser la frontière
entre moi qui dormais sous des cendres fossiles
et toi qui t’éveilles et découvres
ombrée de signes
la page

Fab. R


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Min weyn inta ? D’où viens-tu ? Un frisson me glace. Une voix claire. Un visage caché par un keffieh qui ne laisse paraître que deux grands yeux bleus, ornés d’un épais trait de khôl noir. « Flash » le travail aux champs ; « flash » les soirées autour d’un feu de camp ; « flash » une odeur de narguilé. Je connais cet accent.
Ez li çîyayên me. Je viens des montagnes. Je viens du Kurdistan. Pays aux mille sommets enneigés et entachés de sang. Pays auquel on refuse l’existence et dont le peuple est entré en résistance. Je suis de ce peuple déterminé qui inspire le monde entier dans sa recherche de liberté.
C’est par là, me dit-elle. Marche, marche, et ne te retourne pas.
Nereye gidiyorsun ? Où vas-tu ? De nouveau mon corps se raidit et mes genoux se liquéfient. Je connais cette langue. C’est dans cette langue que les villages de mes ancêtres sont partis en fumée. Mon instinct de survie reprend le dessus et mes jambes, pourtant tremblantes, accélèrent le pas.
Marche, marche, et ne te retourne pas.
Je vais loin, je quitte le maquis. Je dépose les armes et je m’enfuis. Et tes camarades ? Et tes idéaux ? Tu abandonnes, n’est-ce pas ? C’est pour toi que je fais tout cela.
Ne kadar paran var ? Combien d’argent as-tu ? Je connais bien cet endroit. Ne kadar istiyorsun ? Combien veux-tu ? Cela fait des années qu’il hante mes rêves. Ne kadar as-tu ? Ne kadar as-tu…
Je n’ai plus rien, et je suis là, au bord de ce fleuve. J’attends. J’attends la tombée de la nuit. J’attends le moment opportun. Mais qu’est-ce qu’un moment opportun ?
En attendant le temps, je pense à la vie, je pense à toi. Ton premier sourire, tes premiers pas. J’imagine ton arrivée là-bas, j’imagine te prendre dans mes bras. Tu auras sûrement grandi d’ici-là. Je repense au passé, j’imagine le futur. Toi et moi, là-bas.
Bip bip... Free vous accompagne en Grèce. Il me rend fou ce téléphone ! Je suis ni free, ni en Grèce !
La nuit tombe. J’entends du bruit. Qui va là ? Au loin, les lumières dansent et les chiens aboient. Mon estomac fait des bonds. Je vois trouble et mon corps tremble. Mais tout va bien, ils ne viennent pas par ici. J’avance sans bruit et tente de m’éloigner. Non, pas la branche ! Ça y est, je suis repéré… Les lumières dansent et les chiens aboient. A droite, à gauche, devant et derrière moi. Je n’ai pas le choix, le moment opportun s’impose à moi. Je cours, je trébuche, je me relève, je retrébuche, le fleuve, je saute, une vague, je tousse, le courant, je perds pieds...
Les étoiles s’éloignent, ma vision se brouille. Je pense à toi. Je suis désolé…

Mathilde Schimke

mercredi 16 décembre 2015, par Juliette Mézenc

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