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laissez-passer #15

(un drôle de personnage féminin s’avance maintenant dans la salle d’audience)(vêtue de longs pans de tissu satin polyester superposés, dans des camaïeux de gris, bleu et vert, elle incarne à elle toute seule une certaine idée du spectacle pour enfants)
(une nuée d’oiseaux l’accompagne)

Je suis la mer, la belle, la chantée, je suis la Mer Méditerranée

(les pépiements des oiseaux ponctuent ses phrases, pas de point, pas de limites mesquines pour la Mer Méditerranée mais des trilles de mésange bleue)

vous comparaissez devant nous Madame en regard du nombre de morts alarmant

(la mer n’attend pas la fin de la phrase et, se drapant d’un large tissu bleu abondamment moiré, prend l’air inspiré de celle qui s’apprête à déclamer)

L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur !

(la mer fait l’idiote)

L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur !

(le juge tapote nerveusement les différents écrans placés devant lui, certains font apparaître des cercles bleus qui s’élargissent, sur d’autres ce sont des cercles rouges qui s’élargissent pareillement)

Madame, Madame, tout de même, vous ne pouvez ignorer que vous avez englouti, si vous me permettez l’expression, depuis le début de l’année et d’après mes sources, 3 419 migrants au bas mot, et rien ne semble augurer une diminution du nombre de morts dans un avenir proche. Cette traversée a désormais la triste réputation d’être devenue « la route la plus mortelle du monde », d’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés

quel air me chantez-vous là, j’ai peine à vous comprendre, je n’entends rien au commerce des humains, et pour tout vous dire je suis un peu fâchée avec les chiffres, c’est ainsi et il faut bien que je le reconnaisse, définitivement et ceci bien malgré moi, je suis une littéraire

(La mer bat des cils en étirant avec un brin d’affectation les deux dernières syllabes du mot « littéraire », mais le juge semble bien décidé à poursuivre sans s’en laisser conter)

Madame, Madame, voyons, vous ne pouvez ignorer que le nombre de morts sur vos côtes s’accumulent, qu’ils sont de plus en plus nombreux les désespérés à payer le prix fort pour faire la traversée, et de plus en plus nombreux à sombrer, parmi eux de plus en plus de femmes et d’enfants qui fuient les conflits, des femmes souvent engrossées par leur geolier alors qu’elles sont en transit dans des prisons en Lybie, coincées des mois ou des années entre le désert déjà traversé et la mer à traverser, tout ceci après avoir connu enlèvements, mariages forcés, maris perdus ou enrôlés, enfants égarés, parents assassinés…

oui oui arrêtez c’est affreux si vous croyez que je suis insensible, je suis la sensibilité même, c’est affreux tout ce que vous racontez, à chaque fois que j’y pense les larmes me montent aux yeux

(l’assistance ne frémit pas)(la mer, visiblement la seule à être prise par son jeu, laisse couler quelques larmes)

j’ai même lu des choses là-dessus, on raconte de-ces-choses sur les prisons en Lybie

(la mer oublie ses larmes pour combiner l’air entendu voire complice à l’adresse du juge et le mouvement de répulsion que lui inspirent les affreux geoliers lybiens)

personne ne m’a rien raconté mais voici ce qui m’a été rapporté : l’Europe, dans un souci d’externaliser le long d’une « préfrontière » et dans des pays dits « tampons » sa lutte contre l’immigration, finance la construction de camps où sont parqués, dans des conditions souvent catastrophiques et parfaitement inacceptables au sein de l’Europe, les migrants qui transitent par lesdits pays, la Lybie effectivement en fait partie, bafouant ainsi l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui spécifie que « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien ». Aujourd’hui, chère Madame, tout laisse à penser que les hommes et les femmes des pays pauvres ou en conflit sont enfermés chez eux - ou du moins enfermés à l’extérieur de l’Europe et de l’Amérique du Nord…

il suffit qu’un seul soleil brille et le monde entier est éclairé !

(dans l’assistance, ça s’agite, la mer visiblement agace)(le juge n’a jamais paru aussi documenté, en vérité c’est la première fois qu’il parait déterminé)

… autant de « cas » qui n’auront pas à être traités en Europe, autant de cas de conscience en moins face aux demandeurs d’asile qui, enfermés dans des pays de transit, morts de déshydration dans le désert ou noyés en haute mer, voient ainsi leur chance d’accéder un jour au guichet unique de l’OFPRA diminuer jusqu’à peau de chagrin

(la mer sort d’un pan de tissu moiré un perroquet)

on ne peut pas accueillir toute la misère du monde

(le juge ne semble pas plus surpris qu’agacé par l’antienne, il a pour une fois visiblement instruit le dossier)

à ce titre Madame, je vous conseille vivement de prendre connaissance des travaux d’Hélène Thiollet, chercheuse au CNRS-CERI, qui dirige une étude collégiale sur les conséquences d’une ouverture des frontières au niveau mondial, allez faire un tour sur son site MOBGLOB, vous y découvrirez que, d’après des résultats intermédiaires, l’ouverture des frontières ne verrait pas les flux migratoires exploser, pour la bonne raison que, je la cite, « dans un contexte de circulation facile les personnes ont tendance à ne pas s’installer durablement ». En revanche, « quand on a payé le prix fort pour migrer (économiquement et humainement), on rentabilise ». Bref, « plus on ferme les frontières, plus les migrants ont tendance à rester », même si leur situation n’a rien d’enviable, ils s’accrochent. Et puis si un pays se ferme à ce point c’est que l’herbe doit y être sacrément verte, non, alors ça attire, forcément

(la mer s’est mise à danser sur l’air des « golfes clairs » de Trenet que les oiseaux sifflent avec un manque d’enthousiasme évident)(la mer protège ainsi efficacement sa sensibilité délicate mais des voix fusent du public que l’on sent maintenant franchement exaspéré et des tomates, qui commencent à s’écraser aux pieds de la Méditerranée, viennent troubler la magie de la danse des voiles aux couleurs chamarrées)

arrêtons d’exploiter les sols et la force de travail des plus pauvres, s’ils vivent bien dans leur pays, ils resteront chez eux ! la mer, au placard ! la mer, avec nous ! arrêtons d’alimenter les conflits en Afrique ! arrêtons d’acheter du pétrole et des oeuvres d’art à l’Etat islamique et vous verrez ! la mer, au piquet ! tout circule, l’argent, les marchandises, les vacanciers, tout circule sauf ceux qui fuient la guerre, si c’est malheureux ! et la guerre économique, quand est-ce qu’on en parle vraiment, à quand la reconnaissance des victimes de la guerre économique ? mettre en prison des gens qui ne veulent rien d’autre que gagner un pays en paix, c’est une honte ! la mer, aux chiottes !

(la mer poursuit sa danse, le juge tapote ses écrans de plus en plus nerveusement)(au milieu du désordre qui ne cesse de grandir, une femme se lève, elle a les yeux à demi fermés, comme sous l’effet d’une drogue qu’on appellera douleur)

(les oiseaux suspendent leur chant pour écouter celui de la femme)

Un homme part, il a un élastique dans le dos.
Le départ est facile tant ce qu’il quitte, paysage calciné, pays assoiffé, territoire exploité, le pousse vers l’avant et sans retenue, aucune, l’homme ne se retourne pas dans la hâte et le feu de son acte, et c’est presque joyeux qu’il part. L’homme est un battant.
L’élastique dans son dos est de la grosseur d’un poing qui bat lâchement, en cet instant, sur les fesses de l’homme, avant de serpenter à l’arrière de ses pas.
Mais très vite, si vite que nos yeux ont peine à le croire, l’élastique se tend, la marche de l’homme en est ralentie alors que toutes les fibres de l’homme sont tendues vers l’autre rive de la Méditerranée, il ne comprend pas et redouble d’effort, l’élastique s’étire et blanchit, de minuscules fendillements s’y font jour et l’homme rappelle bientôt ces athlètes de profil, arrêtés dans leur course sur un vase grec. C’est le moment de l’admirer, sa force est prodigieuse qui fait se tendre l’élastique par dessus les déserts et les peuples avec à l’autre extrémité un arbre au fût poli dans lequel l’homme a creusé son lit. C’est tout autour qu’il a assemblé, en blocs appareillés, les murs de sa maison.
Vous qui ouvrez les flots de vos sourires, à la proue de paquebots appareillés, curieux du monde et réconfortés par la douce pensée de votre retour, savez-vous seulement les forces en jeu pour celui qui part sans l’assurance de jamais retrouver son lit, sculpté dans le tronc équarri d’un bel arbre ?
Mais l’homme en a trop vu trop supporté, c’est toute la brutalité du monde à laquelle il lui faut s’arracher, c’est la brutalité même du monde qui lui donne des reins si solides, une tête si froide, bientôt l’élastique rompt dans un claquement dont on n’a pas idée et toute cette énergie retenue, accumulée, traverse le ciel d’un jet d’un seul, à une vitesse qui dépasse d’une tête l’idée même de vitesse. A l’oeuvre : l’énergie colossale dont sont faits les peuples à venir parce que c’est le ventre qui parle en cet instant.
Et c’est là qu’elle se dresse
la mer
une mer dure et sans fleurs
sans aucune de ces fleurs que l’on jette par-dessus bord en hommage aux marins morts et qui se balancent un moment dans les plis des flots sombres
la mer est un mur
et ce mur est noir de tous les vents du nord accumulés, on ne compte plus le nombre de bras et de ventres qui s’écrasent là
sur la mer haute
si haute qu’elle nous bouffe les étoiles. Les constellations ne nous parlent plus, le passé et l’avenir s’éteignent. De grandes énergies ici se heurtent et s’annulent, sombrent.
Ce n’est pas naturel, cette mer qui se lève.
On est si loin de Charybde et Scylla qui ménageaient un passage entre, périlleux mais possible, si loin de Calypso, la Nymphe bouclée, qui accueillait Ulysse dans le creux de sa caverne où brûlaient en permanence le thuya et le cèdre.
Une mer qui devient mur, ce n’est pas naturel.
Derrière, on trouve des villes peuplées de gens qui creusent leur sillon avec application, des gens qui attendent gentiment la mort dans des allées ratissées et bordées de lauriers roses, où ils font de tout petits pas précautionneux, des villes où les bras et les énergies manquent et où l’on entend parfois très distinctement, pour un peu qu’on veuille bien les écouter, des voix qui disent : donnez-nous des bras et des rires.
Le monde vivant pleure et je pleure avec lui.

(la mer se retire)

lundi 25 mai 2015, par Juliette Mézenc

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