mot maquis

 

Accueil > chantiers > Philippe Aigrain

Philippe Aigrain

Pour ce vase de mars, nous avons décidé de travailler à partir d’extraits de textes produits par des élèves de première L/ES dans le cadre d’ateliers d’écriture animés par Juliette Mézenc. Je tente de prolonger chaque extrait d’une façon qui se prête à d’autres prolongements. Merci à chacun et chacune d’avoir accepté de me prêter ainsi ces points de départ.


Les rues étaient larges et le sol pavé de pierres jaune rosé, couleurs chaudes dans la fraîcheur du soir.


Je travaille à me construire. Une opinion, un dessein, une identité. Les Grands-Hommes nous conseillent de faire cela. Partir.
Partir loin pendant quelques instants. Loin de tout, loin du moment présent. On doit imaginer comment sera notre monde dans quelques années. Qui nous serons dans ce monde. Qui l’on veut être.
On ne le saura qu’en commençant à agir, à faire, à dire. Pourtant, il nous faut un espace propre, bâtir dans le monde d’internet ou dans l’espace physique un lieu où nous nous développons comme personne.


Tout habitant de Dream Town est libre de la quitter pour découvrir le monde, se créer soi-même, apprendre ce qui ne peut être enseigné dans un Centre d’Etude.
Plus important, il peut revenir.
C’est souvent en revenant qu’on commence son vrai voyage.


Mes voyages m’ayant conduit aux quatre coins du monde, il ne me restait guère d’endroits inconnus à arpenter.
C’est en entrant dans le petit appartement qui sentait le renfermé, en ouvrant les volets et la fenêtre pour aérer, en posant mon blouson sur le dossier d’une chaise, en regardant les passants pressés que je me suis rendu compte que j’étais devenu un étranger dans mon pays.


Tout d’abord près de chez moi on peut apercevoir un ’palais des sports’, on peut dire que c’est plutôt cool pour un gars comme moi qui aime particulièrement le sport… Ensuite à une centaine de mètres… une école..
– Ah je me disais bien aussi qu’une ville paradisiaque ne pouvait finalement pas exister…
J’entre dans l’école un peu à reculons. Je cherche les classes. Mais il n’y a pas de salles de classe, juste des ateliers. Peut-être est-ce une section professionnelle. Mais est-ce qu’il y a des ateliers de philosophie remplis d’ordinateurs dans les sections professionnelles ? Il y a une sorte de terrain de sport recouvert de lignes inhabituelles avec écrit "terrain de mathématiques". Un jardin aussi, avec un panneau "permaculture".


Revenons sur cette rue, elle semble si parfaite, mais elle est tellement parfaite qu’elle ne le semble plus.
Elle semble un décor. Sommes-nous les acteurs d’une pièce que nous n’avons pas écrite ?


Dans chaque rue, dix arbres obligatoires.
Les plantes facultatives sont apparues progressivement. Elles poussent dans des anfractuosités, des petites fissures imperceptibles. Des roses trémières à la jonction des trottoirs et des murs des immeubles, de l’herbe sur la chaussée, des plantes qu’on ne connaît pas dans les trous de l’asphalte défoncée.


Bien sûr, ils ne bégayent pas, n’ont jamais de trous de mémoire.
Lui, il bégayait souvent, ou plutôt c’était comme si les mots se bousculaient pour sortir de sa bouche. Ils ne sortaient pas dans l’ordre, on avait l’impression qu’il bafouillait. Puis soudain, il s’arrêtait. Le temps semblait s’arrêter et on se retenait de rire. Mais c’est lui qui éclatait de rire le premier. Il regardait l’un d’entre nous et disait : vous pouvez me rappeler ce que j’allais dire ?


Je me lève à l’heure où mon corps l’a décidé.
Lui aussi se lève au même moment.


Alors que mon regard plane sur les reliures fragiles de livres anciens, je pense à ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont vécu. Je pense aussi au temps qui passe, aux heures qui défilent devant mes yeux. J’aime ça.
Ce serait bien si les livres anciens se souvenaient de comment ils ont été lus et pouvaient nous le raconter. Peut-être les livres numériques le feront-ils un jour.


Ici, nous pouvons nous orienter dans la filière que nous voulons, si nous n’avons pas les capacités requises pour celle choisie, nous sommes alors intégrés dans une classe qui est similaire à celle où la personne veut aller mais dans laquelle le niveau est plus progressif que dans les classes normales. Au final, même si nous mettons plus d’années à parvenir à notre objectif, on y arrive quand même.
L’éducation, ici, vise avant tout à permettre à chacun de se rapprocher, fut-ce doucement de ce qu’il veut devenir, ou à mieux le savoir.


18hoo : fin des cours, donc petit apéro et tournoi de joutes et quelques festivités entre élèves et enseignants de l’école.
Ce ne sont pas seulement des joutes nautiques, il y a aussi des joutes de poésie.


Nous nous réveillons tous ensemble en musique comme à notre habitude, c’est elle qui rythme notre journée.
Il y a une musique pour chaque heure. Pour les moments où il faut que nous puissions nous écouter, c’est une musique intérieure.


31 décembre. Fini le coq c’est du Herbie Hancock. Il est 8h. Ce matin c’est "The times, they are a-changing", une chanson de Bob Dylan, interprétée avec Toumani Diabaté, un joueur de cora malien, The Chieftains et Lisa Hannigan.


Pourquoi ? Je me pose tout le temps cette question.
Je lui ai raconté. Elle m’a regardé avec une espèce de tendresse et a dit : est-ce que tu te demandes : "Comment ?".


Ce professeur enseigne toutes les questions qui portent sur la vie, l’existence, un peu comme un cours de philosophie mais en mieux.
Un cours de philosophie en mieux, c’est peut-être de la philosophie tout court.


Il suffit de se former seul, mais accompagné. Seul, pour voyager, découvrir, expérimenter, chercher, fouiller, arpenter, explorer. Une personne seule a toujours plus de facilité à aborder d’autres personnes, et c’est justement pour cette raison que je dis que l’on est toujours accompagné.
Dans certains pays d’Asie, on considère qu’il est très triste de voyager seul. Si vous marchez seul sur un chemin, quelqu’un viendra marcher à votre côté. En silence le plus souvent, puisqu’on n’a pas de langue commune. Plus en silence que ça même, puisqu’il n’y a même pas de geste pour indiquer quelque chose, souvent même pas de sourire. Ce compagnon, c’est un grand mystère, une question béante, une peur parfois. Les heures passent, on arrive à un village. Il fait demi-tour sans un mot, et c’est un ami qui part.


Après un dernier monologue de l’ordinateur, numéro 7 voulut poser une question. L’ordinateur lui pria poliment de bien vouloir respecter le silence, car l’heure des questions des élèves était passée.
Nous avons demandé à K. de reprogrammer l’ordinateur.


Je me suis levée en même temps que le soleil, je me suis étirée, puis j’ai déjeuné. Je me suis douchée, habillée et ensuite, je suis sortie de chez moi. Sans savoir où j’allais, j’ai marché. J’ai marché longtemps, en regardant le paysage. La mer, les oiseaux, les fleurs, les nuages. Tiens ! En parlant des nuages, je les suivais.
On m’a souvent reproché d’être dans la lune. En fait, je suis juste les nuages. Est-ce ma faute s’ils m’emmènent au loin ?

Montage de textes écrits par les élèves de
première L/ES du Lycée Joliot-Curie (Sète) avec des interventions de Philippe Aigrain


Avec Philippe Aigrain, je crois que nous avons un goût commun et têtu pour cet "heureux effort de l’imagination" qui consiste à explorer non pas des politiques possibles mais des possibles politiques. Aussi, je suis particulièrement heureuse de ce vase-communicant qui s’inscrit dans un échange que nous poursuivons depuis quelques mois déjà #chancechancechance

Alors MERCI Philippe et aussi merci d’avoir accepté de "dialoguer" avec les élèves de Première avec lesquels je travaille en atelier sur ce motif de l’utopie. Merci également à eux d’avoir bien voulu nous confier leurs textes pour cette expérience, on en parle à la rentrée !

Si vous souhaitez lire ma contribution, c’est ici.

Et pour les autres vases, suivez notre chère Paumée...

vendredi 1er mars 2013, par Juliette Mézenc

Messages

  • Bravo à vous deux pour ce très bel échange ! Sacré palimpseste.
    J’aime tout particulièrement les "dix arbres obligatoires" / "la déambulation anarchique qu’on appelle rêverie"/ la présence des utopie fouriéristes à l’heure où l’on refuse ici le communautarisme / l’homme qui bafouille et oublie ces mots / "Je me lève à l’heure où mon corps l’a décidé. Lui aussi se lève au même moment."/ l’idée d’une mémoire scripturale / les retours possibles entre les deux propositions & l’entremêlement des textes. En voilà un très beau tissu littéraire.

  • Mon corps et moi se lèvent en même temps : heureuse coïncidence
    ( ;)

Licence Creative Commons
les images et les oeuvres numériques du site sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.
ISSN 2428-6117
.