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tout comme unique

Très vite lorsque Caroline Hoctan m’a proposé d’écrire des portraits d’écrivains, je lui ai parlé "chambre à soi", "conditions matérielles de l’écriture"... et très vite aussi j’ai repensé à cet ensemble de galeries et cavités que j’avais inventé pour le Journal du brise-lames et dans lequel les dormants venaient rêver.

2 février

Ceux qui n’ont pas froid aux yeux, suivez-moi.
Sachez que tout ce que vous verrez pourra être retenu contre vous. _ Souvenez-vous.
Allons.

Passons les premières salles, peu d’intérêt, on y croise encore quelquefois un malade plié en deux par les diarrhées – le lazaret prudent retient depuis le milieu du XIXème les derniers bougres atteints de choléra – mais ces rencontres se font rares, les progrès faisant rage de nos jours dans nos contrées aseptisées. Il est plus fréquent de trébucher sur un parasol Coca Cola posé à même le sol ou encore de sentir sous son pied la matière molle et élastique d’une bouée à tête de canard à moitié dégonflée. Les sétois entreposent ici leurs affaires de plage qu’ils ressortent poussiéreuses et moisies à la belle saison. Il faut bien vivre avec son temps.
Descendons maintenant, si vous le voulez bien, par cet escalier à double révolution, véritable prouesse technique pour l’époque puisqu’il date de la Renaissance. Sa construction ingénieuse permet aux visiteurs de monter et descendre sans se croiser, vous comprendrez que ce n’est pas sans intérêt dans ces régions. Les humains sont si pudiques.
Suivez-moi. Attention la marche

3 février

Nous arrivons maintenant, la porte est particulièrement étroite, attention, de face vous ne passerez pas, mettez-vous de profil, tout le monde est là… Voilà. Nous sommes ici devant une scène touchante de la petite enfance : une grand-mère, tartine de vraie confiture grand-mère à la main, écarte les lanières d’un rideau anti-mouches, s’avance sur la première des trois marches d’un escalier de béton et appelle sa petite-fille. Celle-ci bondit à l’appel et attrape au vol la tartine avant de retourner à son jeu qui se retrouve instantanément poisseux. Observez la précision des détails, les couleurs sur les joues de la petite fille essoufflée par la corde à sauter, le sourire sur les lèvres un peu pâles de la grand-mère… et la vivacité de la scène… tout cela sent le vécu, l’épisode a sans doute été plusieurs fois rêvé, il est aimé visiblement de son rêveur, qui le peaufine à chaque visite. L’ensemble est réellement touchant.
Passons, si vous le voulez bien, attention la tête

Une partie du Journal du brise-lames donc, à l’origine de cette visite guidée des Chambres de femmes écrivains, chambres que je ne pouvais imaginer que dessous, dans des régions dissimulées au regard, obscures, à part, et susceptibles à tout moment d’être ensevelies.

Aujourd’hui je réalise que mes travaux d’écriture (et je ne fais ici pas de distinction entre les propositions d’écriture que je me fais, celles que l’on me fait dans le cadre de "commandes" ou celles encore que je fais aux autres - lycéens, personnes âgées en maison de retraite, groupe de femmes qui prennent en parallèle des cours d’alphabétisation, etc. - dans des ateliers collectifs) pourraient être représentés par la vue en coupe d’un terrain qui ferait apparaître tout un réseau de galeries et cavités, le travail sur D-fiction directement lié au Journal du brise lames, lui même en lien avec le prochain atelier que je mènerai avec des lycéens et qui sera intitulé Newtopie - partie du Journal du brise-lames... Les exemples sont vraiment très nombreux des relations que j’établis régulièrement, plus ou moins consciemment, entre mes différents projets (je déteste ce mot).

Mais il y a plus encore. Chaque projet (je déteste ce mot) est aussi en soi un réseau de "chambres" très différentes, textes disparates et pourtant liés, auxquels j’associe de plus en plus images et sons.

Concrètement sur mon ordi, toujours au moins quatre ou cinq fichiers ouverts et passages incessants de l’un à l’autre, des notes prises pour créer une proposition d’écriture en vue d’un atelier collectif me donnant une idée pour un projet (je déteste) plus personnel (mais les frontières se faisant de plus en plus poreuses je me mets à douter de la pertinence du ce "personnel"), et vice versa, et dans tous les sens (les projets d’écriture "personnels" se contaminant également).

D’où le titre de cet article. Tout comme unique est initialement le titre d’un livre de Pierre Tilman, auteur que je lis depuis plusieurs années, dont je mets régulièrement les textes en jeu dans des ateliers d’écriture collectif (Pierre a ainsi un fan club à l’Ecole de la deuxième chance de Béziers :), textes qui alimentent aussi bien sûr mon propre travail d’écriture...

... une dernière chose, après je vous laisse : cet article a été généré par des recherches que je fais actuellement pour Elles en chambre et il va sans dire qu’il aura nécessairement une forte incidence sur l’à venir...

vendredi 16 novembre 2012, par Juliette Mézenc

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