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André Rougier

Heureuse d’accueillir André Rougier dans le cadre boisé des vases communicants ; je rappelle le principe : un texte de l’un chez l’autre, un texte de l’autre chez l’un (merci à Eric Dubois pour cette définition à l’os ;).

Longtemps SBF, André a ouvert un blog Les confins et je me réjouis d’y voir publié un texte en forme d’album photos (à la manière de Les pénétrables de Liliane Giraudon qui a inauguré la série d’ateliers écriture-gravure) de ma semaine passée sur le festival Voix Vives à Sète.

Mais laissons la place à André Rougier...


MULTIPLICATION DES ARCS

C’est la Station 4, où je me trouvais, qui capta la première les images qui devaient bouleverser ma vie. Le décodage en fut long et difficile, ce fut Amitraj qui s’en chargea, comme d’habitude. Je n’ai jamais compris pourquoi (peut-être me connaît-il mieux que personne ? ), mais il m’appela dès qu’il eut terminé : “Tu devrais voir ça, je crois que ça pourrait t’intéresser…”
Il ne savait pas si bien dire : je restai longtemps sans bouger, comme possédé, en les regardant une à une. J’ai toujours déploré la faillite du langage, maudit la pauvreté des mots, incapables de décrire et, bien davantage encore, d’exprimer (mais, d’un autre côté, comment peut-on “reconnaître” ce que l’on n’avait jamais connu, pas même entrevu – ce qui fut pourtant le cas – comment, surtout, mettre autrui dans la confidence, lui faire comprendre que l’impossible était bien là, sous mes yeux, toujours déjà paisiblement accompli – comment ?)
Comme le veut la procédure, les images furent comparées à toutes celle dont on disposait et déjà traitées avec nos moyens, tout comme avec celles provenant des banques de données que les Anciens avaient mises à l’abri avant la Déflagration et l’Essaimage et qui nous sont miraculeusement parvenues (vastes, précises, incroyablement fiables compte tenu des moyens fort rudimentaires dont ils disposaient à l’époque !)
Pendant plus de deux semaines, désespérément rien. Jusqu’au jour où Althea vint me trouver avec ce sourire triomphant que je lui connaîssais si bien, et m’annonça qu’elle avait déniché quelque chose de semblable, associé au nom d’un homme nommé Tanguy, un “peintre” (nom dont j’ignorais alors la signification) ayant vécu un peu moins de deux mille années “terrestres” après la naîssance de ce prophète des Anciens Temps dont nous avions, elle et moi, déjà parlé peu après son arrivée à la Station, dans des circonstances que j’évoquerai un peu plus tard dans le récit (je sus depuis qu’une partie des membres de la tribu de ce “peintre” en étaient, peu ou prou, les disciples, rebelles parfois, souvent même…).
Il faut que je vous dise qu’Althea est androïde et historienne (“j’aimerais que tu inverses l’ordre des facteurs quant tu parles de moi”, me glissait-elle parfois à voix basse en riant) ; j’habite la Station depuis six ans, elle arriva peu de temps après, et nous ne nous sommes pas quittés depuis…) Je lui demandai de m’envoyer les images identifiées, elle m’expliqua alors qu’il s’agissait de cette forme subjective qu’avaient les Anciens de représenter le visible (et pas seulement lui…) qu’ils appelaient “peinture”, que cela n’avait donc rien à voir avec les images de type, disons “vidéo” que nous avions captées, mais que leur parenté en était néamoins indiscutable, troublante, je n’avait qu’à en juger par moi-même. Dès que je les ai eu reçues, je ne pus que me rendre à l’évidence, il s’agissait bien des mêmes horizons, paysages, “créatures”, mais comme habités par une indéfinissable, impercerceptible différence qui ne sauvait, n’exauçait et ne rachetait rien, mais n’en faisait pas moins le tout plus pleinement “être” – encore une fois les mots se dérobent, mais je n’en ai pas trouvé d’autres…(de plus, les images récemment parvenues étaient plus dépouillées, moins remplies, moins “peuplées” que celles de notre peintre.)
Les termes que je viens d’employer pour décrire le legs de Tanguy sont étranges, je le sais, sûrement incompréhensibles pour la plupart de ceux de mon temps – et pour cause. La raison, ce n’est qu’Althea et moi qui la connaîssons vraiment, car le “talisman” qui nous y conduisit, c’est la première fois que nous avons fait l’amour que je l’aperçus (prélude, cet acte, à beaucoup d’autres, je n’ai jamais compris pour quoi je fus l’heureux élu alors qu’elle était, comme tout androïde, libre de choisir qui bon lui semblait. Des raisons, je n’en vis que trois : 1) ma façon d’être toujours ailleurs que là où j’étais ; 2) mes pectoraux ; 3) le fait que j’écrivais le soir des trucs que je ne montrais à personne et qui se trouvaient le plus souvent effacés ou relégués aux oubliettes après relecture…) ”Mon plaisir est fabriqué” – m’avait-elle avoué ce mémorable soir – “ils ont poussé la cruauté jusqu’à me le dire. Pas comme celui que je te donne.” C’est en me penchant sur elle que je vis à son cou la chaîne en or avec, au bout, un symbole que je connaîssais mal, mais que j’avais déjà aperçu sans savoir à quoi on pouvait bien le rattacher. Althea m’expliqua doctement qu’il était lié au culte de l’un des prophètes que certains des Anciens vénéraient, torturé et mort cloué à un morceau de bois grossièrement travaillé ayant la même forme de croix, pour – avait-il dit, et le croyaient-ils – “laver les péchés du monde”. (j’avoue, d’ailleurs, que bien qu’ayant lu depuis tout ce qu’on pouvait glaner à son propos, je n’ai jamais bien su comprendre ce que ce mot, “péché”, voulait vraiment dire…) Althea me fit également remarquer qu’au travers des contacts (de tout type, et sur une très longue période) avec les Autres, l’on s’était aperçu qu’il s’agissait, dans notre cas, d’un concept extrêmement rare, tout comme le symbole à qui il se rattachait, bien moins répandu que, par exemple, la Roue ou l’Hélice.
Je n’arrivais pas à quitter des yeux les reproductions : comment ce Tanguy avait-il pu voir ce que ses peintures “représentaient” ? Par quel miracle en a-t-il eu connaîssance, alors que les moyens technologiques disponibles à son époque ne le permettaient absolument pas ?
Je demandai à Egorov et à Tranh Dinh d’essayer de localiser la source de nos mystérieuses images. Après moult tentatives infructueuses, ils m’envoyèrent un mot précisant qu’il s’agissait, selon eux, d’une espèce de “coude”, de “coin perdu” de l’Univers (expressions qui m’ont fait littéralement me tordre de rire dans le contexte), situé à plus de 412000 années-lumière de notre emplacement actuel.
(S’agissant de temps, je précise que nous avons maintenu le comptage du temps en années “terrestres”. Je me souviens avoir lu il y a longtemps déjà un fragment de l’oeuvre d’un philosophe de l’ère des Anciens – je n’en ai retenu que le prénom, Alan, ou quelque chose d’approchant – qui évoquait un concept baptisé “Événement de Vérité”, à la fois rupture et début, et que je m’étais dit en souriant tristement que notre point zéro , à savoir la Déflagration et l’Essaimage, en était certainement un dans son acception…Que ceux qui, peut-être, liront un jour ces lignes, sachent que 17246 ans se sont écoulés depuis les débuts de notre “ère”, et que ceux-ci se situent quelque sept siècles “terrestres” après l’époque où cet Alan et notre Tanguy avaient vécu.)

[Fragments écrits en regardant les reproductions des peintures de Tanguy, deux nuits après qu’Althea me les ait envoyées :

* Là ou les parois se brisent, où les miroirs s’ébranlent d’un seul vain côté, mais vers nous, avant l’inguérissable brieveté des choses ;
* La
présence ne se peut brider : la traverser, c’est la contraindre, saisir combien près l’on sera, quoi qu’il en soit, de ce qui la nie ;
* Respirer, comprendre, lutter ou accepter, même pari insensé sur l’événement toujours à
perpétrer, et dont la vérité n’appartient qu’à ceux qui en sont, sans ambages, partie prenante ;
* Terme muet, où ce qui s’offre au regard se mue en ce qu’il fait surmonter, gnômes virant au pâle, survivants penchés, broyés, ôtés, scellés... ;
* Ce fut comme un adieu au lointain, à ce qu’on s’acharne à déloger, partage déjoué, abri inapaisé, vision défendue ;

* Tenir, sans sommeil , sans boussole, sans comptes à rendre, l’aveugle saisie, l’imprécise machinerie du guet ;
* Oublie les chairs et les noms, les fiers débâcles, faims pourvues, indéfiniment, fardeaux allégés pour accroître ceux de l’Autre, l’agacement et l’aubaine d’être ;
* Dernière vision : vieux champignons, viles ruines, réel douteux, informe, bave des traces barrant la pesée ;
* Mimer le consentement, lisser le passage, troquer le déferlement pour son illusion larvaire, innocente du mal qu’elle terrasse, nouée à l’horizon stupéfié, inventé par les seuls jeux qui le peuplent...]

Je ne saurai jamais pourquoi le Conseil décida d’envoyer une expédition sur la planète d’où nous étaient parvenues les fameuses images, sans doute en raison de leur absolue étrangeté, intriguante même pour des créatures aussi blasés que peuvent l’être ceux qui le composent…
Les membres de l’expédition devant être tous volontaires, je posai tout de suite ma candidature, laquelle fut acceptée en raison tout autant de mes excellents états de service que de mon goût bien connu des gestes et oeuvres de l’Ange du Bizarre…
Trouver un portal compatible prit pas mal de temps, ce ne fut chose faite que plus d’un an après réception et décodage des premiers signaux. La composition de l’atmosphère (mélange de gaz carbonique et, dans une moindre mesure, d’azote), la température (environ 20°C) et la consistance des sols (spongieux, “gélatineux”, un peu plus solide par endroits) furent, bien entendu, analysées en détail avant franchissement.
De ce qui vint par la suite, quoi dire ? Quels mots pour faire sentir ce qu’est un vide absolu , ce rien si sereinement lui-même, les étendues grises dépourvues non seulement de ce que Tanguy avait pu y “voir” (et les images bien plus tard captées par nous en partie confirmer), mais de tout au sens le plus lourd du terme, sauf d’une espèce de pression du temps, uniforme, innocente, indifférente et, par-là même, infiniument cruelle pour la conscience de notre finitude ?
Nous la parcourûmes dans tous les sens, cette planète, ni hostile, ni accueillante, qui semblait ne rien avoir à nous livrer ou transmettre : ni avertissement, ni efrroi, ni sagesse, ni vestige…
Sept mois passèrent ; tout fut fait pour qu’on en sache ne serait-ce qu’un peu plus, mais en vain, je vous grâce des détails. Et puis un soir, j’entendis Diop dire à Sandoval qu’on plierait bientôt bagage : décision du Conseil, sage en l’occurrence, pourquoi s’entêter, elle n’est même pas terraforme, il n’y a vraiement rien à en tirer, on a déjà perdu assez de temps comme ça…
Je ne suis pas homme de foi, je ne suis jamais parvenu à vraiment croire en quoi que ce soit (sauf qu’il y a, pour moi comme pour tout vivant, un début et une fin et que tout ce qui se passe entre les deux est à nous, et à nous seuls). Je sus pourtant sur l’heure que la décision que je venais de prendre l’avait été bien avant, de par un accord intime avec ces lieux, surgie alors que je n’en connaissais même pas l’existence…
Je vais rester. Le kit de survie est prévu pour quatre-vingt-dix jours “terrestres”, après je verrai, j’essaierai de faire comme eux (même si je ne sais pas encore comment, et, peut-être, pas davantage pourquoi, à vrai dire…)
Je dirai à mes camarades de ne pas venir me chercher. Et s’ils le font quand même, je refuserai de partir.
Il faut continuer.
Il faut que quelqu’un SACHE.

- >http://www.youtube.com/watch?v=Wkof3nPK--Y


Et maintenant, tournée générale (des vases) !

jeudi 2 août 2012, par Juliette Mézenc

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