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installation en devenir

suite à la mise en ligne de ce très court extrait du Journal du brise-lames, une amie a écrit puis m’a envoyé le texte que je mets en ligne ci-dessous. Tout ceci n’étant pas étranger (que non !) à ce projet, vous comprendrez que je le mette dans la rubrique "femmes sauvages"

C.V., je te remercie (grand)


C’est pénible, les jours avant. L’attente est pénible, ne pas savoir est pénible, vouloir, ne pas vouloir. Pénible.
Une vraie bagarre avec le corps, ce corps vivant qui déborde, s’étale parfois. Les jours avant ? Les jours après, tous les jours - une rage incontrôlée qui échappe à toute réflexion, comme un truc totalement étranger, mais bien là, la pulsion du corps qui sait bien que ça peut gonfler, grossir, se transformer, prendre des dizaines de kilos et retomber tout flasque mais dans une sacrée jouissance d’avoir fait ça, les transformations du corps, la vie se préparant, grouillant là, juste invisible, sous la peau, ça fourmille.
Alors depuis quelques années, depuis que ma tête a dit non c’est fini, plus de « pas de règles ce mois ci, tiens, je suis peut être enceinte, être à la fête de ce qui se trame encore tout à fait invisible », depuis ce jour où ma tête a dit stop, plus de bébé, depuis ce jour là, tous les jours, j’attends, parfois moins, parfois terriblement.

J’ausculte le corps, j’écoute ces renflements, ces gonflements, les gargouillis intestinaux, les palpitations soudaines, les écoulements de toutes sortes, l’épaisseur des muqueuses. J’écoute tout. Je traque cet autre dans lequel je suis, cet autre en moi. Drôle de défiance sournoise, tapi au coin des matins brumeux. Attendre les signes du corps. Cet étranger qui mène la danse.

Quand parfois il s’endort - moins de signes, moins de gonflement, moins d’air qui circule, alors je scrute. J’ai commencé il y a quelques années une collection de petits bâtonnets blancs, certains ont un capuchon rose, d’autres bleus, d’autre encore fuchsias. Ils sont plus ou moins gros, plus ou moins jolis, certains ont un renflement pour mieux tenir dans la main, d’autres ont l’air de baguette pour manger le bobun vietnamien, mais tous ils ont tous le corps blanc. On pisse dessus et hop ! Des rubans de couleurs apparaissent. Avant il faut attendre. Suspendre le jugement quelques minutes.
Parfois aussi je vais me faire piquer, au labo, juste pour être sûre que mon corps n’est pas en train de me trahir. Y’en a qui comprennent pas. Moi non plus. C’est là. C’est tout.

Un jour, dans longtemps, quand y’aura plus d’attente, j’achèterai une jolie vitrine de botaniste. Je les poserai délicatement à l’intérieur, sur un coussin de tissu soyeux, allongés les uns à côté des autres, tous ces bâtonnets avec leur capuchons colorés, comme endormis, ça fera comme un arc en ciel après la pluie. Ou une boite de couleurs comme dans les cartables d’enfants. Je refermerai la vitrine. Je collerai dessus une belle étiquette, comme celles qu’on trouve sur les pots de confiture des grands -mère. « Vie de femme » y’aurait écrit, calligraphie d’écolière. Juste ça.

C.V.

samedi 24 septembre 2011, par Juliette Mézenc

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