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incipit de Poreuse (énième version)

mercredi 29 décembre 2010 par Juliette Mézenc

En novembre, les Sétois se divisent en deux classes bien distinctes : il y a les couillons, que le vol des étourneaux mène par le bout du nez – avez-vous déjà suivi des yeux cette écriture serrée serrée comme un poing au-dessus de la ville, et qui soudain s’étire, frissonne, miroite, on croirait des poissons échappés
et il y a les monstres qui frémissent et lèvent les yeux au ciel avant de cracher sur le trottoir les mots « chiures », « puanteur » ou encore, attestant alors une pensée plus élaborée, plus distanciée, le mot « nuisances ».

C’est l’heure à laquelle les enfants sortent de l’école tandis que le soleil se couche, offrant alors aux oiseaux, c’est pas trop tôt, un décor à leur hauteur : horizon mauve sur le bleu dur de la mer, barre de nuages cotonneux posée sur les contreforts des Cévennes, ciel blanchi, guirlandes qui s’allument sur les grues du port. Un homme invisible — missionné par la mairie, sans doute — fera exploser des pétards et c’est le ciel en entier qui s’animera alors par-dessus les têtes levées. De gigantesques nuages se formeront en un clin d’œil, palpiteront sans effort visible, certains y verront des ballets de baleines à bosse, d’autres rien de spécial, mais peut-être verront-ils, eux.

Les premiers, donc, contemplent bouche bée, et c’est risqué, mais ils n’y pensent pas, vous pensez bien.
Les seconds, et bien, ils pensent, ils pensent même beaucoup. À leur voiture garée sous un platane et qui risque de se retrouver criblée de crottes corrosives ; à la somme qu’il faudra débourser pour faire repeindre la carrosserie ; à leurs semelles qu’il faudra nettoyer avant de s’accorder un repos bien mérité ; à leur conjoint dont il faudra subir les invectives à l’annonce des dégâts ; et enfin et surtout, à la semaine, qui avait été bien assez chiante comme ça sans en remettre une couche !

Il va sans dire que les deux catégories peuvent éventuellement coexister chez la même personne, une attitude cédant le pas sur l’autre en fonction du jour et de l’humeur.

Parmi eux, il y a Mathilde, Jacques et Guillaume. Mathilde consent parfois, mais c’est rare, à arrêter net son vélo pour observer les oiseaux. Jacques a bien autre chose à faire que de regarder le ciel. Guillaume n’est tout simplement pas en position de les voir.


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